Vous savez comme je dis toujours que, dans ma pratique, le tarot ne sert pas à prédire l’avenir ? Ouais bon, j’avoue, parfois quand même, il est assez explicite.

Si vous suivez un peu ce blog, vous aurez compris que je ne suis pas au top de ma forme ces jours-ci. Du coup, la semaine passée, une angoisse de la foule me travaillait un peu à l’idée de participer à une marche de nuit féministe qui avait pour objectif de revendiquer notre place dans l’espace public et de dénoncer les violences sexistes et transphobes, le tout en non-mixité sans hommes cis. J’ai donc tiré quelques cartes pendant que je préparais ma tenue histoire de sentir un peu mieux la soirée.

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Le hiérophante et l’as de bâton, croisés par le fils d’épées. D’abord, j’ai voulu voir le hiérophante (ou pape) sous son jour le plus sympathique : de la transmission d’expériences, des personnes qui partagent leurs savoirs. Ça n’a pas duré, mon intuition m’a vite orientée vers une conception plus traditionnelle de la carte : ordre établi, ordre moral, ensemble de règles et de lois qui paraissent figées, maîtres à penser. Shift dans mon esprit : la police sera sur place pour nous empêcher de marcher et ça ne sera pas franchement pacifiste de leur côté. Les gardiens de l’ordre établi et des institutions ne s’embarrassent généralement pas de non-violence. L’as de bâtons, incandescent, était un rappel de l’importance de cette marche aux flambeaux, de nos convictions, de nos contestations, de notre capacité d’agir pour donner forme à un monde meilleur. J’étais directement bien résolue à me déplacer, tout en prenant au sérieux le message du fils d’épées : ne pas m’emballer trop vite verbalement quand il s’agirait de se défendre.

Sur la route, j’ai sécurisé un peu mon gsm : que mes notifications ne défilent pas quand l’écran est verrouillé, que les réseaux sociaux soient sur la mémoire de l’appareil et non sur la carte sd. L’énergie de l’as de bâtons vibrait en moi. Pas question d’avoir peur, l’espace est à nous aussi, à nous les meufs et les gouines, à celles et ceux parmi nous qui en sont encore plus exclu-e-s, les personnes trans, les personnes racisées notamment. L’espace est à nous et nous n’allons pas attendre gentiment qu’on nous laisse l’emprunter. Il nous appartient et nous allons le fouler. Non-violent-e-s, joyeuses-x et en colère. On a bien assez souvent peur. Ce soir, on est ensemble. Ce soir, on est fort-e-s. Ce soir, on est solidaires.

img_20170211_190449_848Sur la route, mon engagement n’a pas faibli. Des mecs bourrés interpellent une jeune femme dans le bus. Elle les repousse avec fermeté. Je reste vigilante. Ils continuent leur harcèlement ordinaire : « compliments » bien sexistes, regards appuyés. Elle se cache derrière son gsm. Ses ami-e-s réparti-e-s dans le bus, la vigilance, c’est pas leurs trucs. J’hésite. Les mecs sont bourrés et je sais bien que les remettre à leur place ne servira pas à calmer la situation. Je décide de me déplacer. Je place toute la largeur de mon corps entre la personne harcelée et les agresseurs assis en face. Fière d’être grosse, fière de prendre de la place. Je souris à la jeune femme. Elle aussi. Les relous descendent. Elle me remercie. La solidarité dans les petits gestes faciles. Ses potes mecs arrivent voir comment elle s’est débrouillée. Un peu tard hein, dégonflés complices du patriarcat ?

J’arrive sur le lieu de rassemblement emplie de cette hyper vigilance. Je peste à la vue des camionnettes de police. Quelques flics sont près du groupe : « regarde celle-là comme elle sautille ». Ordinaire. Le rassemblement, lui, n’a rien d’ordinaire. Il y a celles qui ont passé l’après-midi à préparer les banderoles et leurs accoutrements. Celles-ceux qui viennent de loin. Les carnets de chant circulent. Les tracts à distribuer aux passant-e-s. On se claque des bises, on échange des compliments. Beaucoup de sourires. Tellement de chaleur malgré le froid. Le cortège se met en route. On est fortes. L’espace est à nous. La rue est à nous. L’espace est à nous. Ouuuuuuh. Des cris de louves fendent la nuit.

dsc_1099Et puis, tout bascule. Ça fait con d’écrire ça comme ça. Et puis, lecteur-rice, tu le sentais bien arriver. Seulement quand t’es là dans la marche et que tout bascule, autant te dire que ça craint. Ils frappent. Ils nous frappent. Le flic en civil et puis les autres. On fait front pour dégager nos copines. On se protège. On reprend ce qui a été prévu pour éloigner les relous envahissants : « dégage, dégage ». Mais la violence patriarcale et policière s’accroche, déterminée à remettre les meufs et les trans à leur place tu vois. Toute petite leur place. Ils-elles nous encerclent dans cette rue étroite où presque personne ne peut nous voir. Fièr-e-s de leur guet-apens, les arrogant-e-s, les tout-puissant-e-s. Les représentant-e-s d’un Etat sécuritaire où t’es coupable par défaut quand t’es pas un mec blanc cis hétéro. Un Etat qui peut tout se permettre. A commencer par entraver ta liberté de te déplacer et de t’exprimer.

Peu à peu, illes resserrent leur étau autour de nous. L’espace n’est pas à vous, indiquent-illes ainsi. Sentez la peur, rigolent-illes. Et nous, on est là, on chante, les sambactivistes donnent le rythme, on danse, on scande. Iles empiètent sur l’espace. Nombreux. On se rapproche, solidaires. Fortes. Ensemble. dsc_1098Dans notre non-violence, on construit une alternative à leur pouvoir. Aux pouvoirs injustes et oppresseurs. Ils pensent nous donner une leçon. En réalité, leur violence sème les graines de notre résistance créative et créatrice. Leur chantage, c’est de nous forcer à montrer une pièce d’identité pour sortir, consignée pour tou-te-s nous ficher. Certain-e-s sortent peu à peu. Dont moi. Les autres seront séparées un-e à un-e du noyau entrelacé, bras dessus, bras dessous, qu’elles et ils ont brodé. Séparé-e-s violemment. Sous les coups de matraque ou étranglé-e-s par celles-ci. Bombé-e-s au gaz lacrymo. Traîné-e-s. Mais toujours sous les slogans. Accueilli-e-s par celles et ceux qui les attendent de l’autre côté.

J’accompagne ensuite les manifestant-e-s qui sont resté-e-s jusqu’au bout pour le débriefing mais je me tords la cheville dans les escaliers. Je rentre alors chez moi. Le fils d’épée me revient. Yel parle, yel réagit, yel dénonce, yel écrit. Et c’est ce que je fais. Je dois bien ça à l’énergie de feu de l’as de bâtons, je le dois à ce commencement. On doit le faire, dénoncer, amplifier. Contre les violences des dominants. Contre le patriarcat.

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A une autre manif… Autres guirlandes, autres flambeaux. Source: http://coralievankerkhoven.wordpress.com