DSC_0442Le jugement. J’aime dire qu’une des facettes cette carte parle justement de se dépouiller du jugement, de toutes ces couches qui obstruent notre vision et notre capacité à penser clairement. Le Jugement passe outre nos mauvaises fois. Il fait fi des remparts derrière lesquels on se protège. Il contourne nos rancœurs et nos regrets. C’est une carte qui ne va pas sans travail. Une persévérance dans l’humilité. Remonter le fil de nos peurs. Aller à la source de nos angoisses. Excaver les mécanismes derrière les schémas qu’on reproduit longtemps avant de prendre conscience de leur existence. Et dans tout ça, être animé-e de la volonté de faire la paix, de renaître.

J’ai eu un état d’angoisse assez intense hier. Une interaction a déclenché une avalanche de tristesse mêlée à de la haine de soi et à un épuisement avancé. Je me suis effondrée sous la douche. A sa sortie, je me suis allongée sur le lit, entourée de mon peignoir de bain et avec une serviette sur la tête. J’ai pleuré, pleuré. J’ai étalé mes sanglots. J’ai cherché ma respiration dans la morve. Il s’est peut-être passé 5 minutes, peut-être une heure.

DSC_0448J’ai voyagé. J’ai voyagé et j’ai marmonné. Pendant de longues minutes, j’ai répété comme une incantation : je vais mourir, je vais mourir. Je me voyais sur la colline au pied d’un arbre. Je me disais : ça prendra le temps qu’il faudra, peut-être des milliers d’années, mais je vais rester ici et je vais mourir. Et je nourrirai la terre. Et les insectes me nettoieront. Je vais mourir, je vais mourir. Et puis je suis morte. J’ai dit : je suis morte, je suis morte, je suis morte, je vais mourir, je suis morte. Il ne reste plus que mes os, il ne reste plus qu’un os, je suis morte, je suis morte. Ensuite, progressivement, des racines me sont poussées. Je suis devenue vivante. Je suis allée chercher la lumière. J’ai développé des racines, d’immenses racines, et des feuilles, des feuilles. Je suis devenue lumière.  J’ai poussé. Je disais : je suis vivante, je pousse, je suis vivante. Et puis, je me suis levée et c’était passé. Je ne sais pas ce que j’ai enterré. Pas vraiment. Je ne sais pas de quoi je me suis dépouillée. Pas complètement. Mais je suis revenue à la vie en acceptant de mourir. En acceptant la finitude, j’ai accepté les cycles. L’inévitable renaissance. J’étais remplie d’un processus d’acceptation et d’intégration.

DSC_0444Cette expérience me parlait aussi du temps. Au début du voyage, je savais que j’étais arrivée au bout de quelque chose. Mais mourir pourrait prendre des secondes ou des millénaires. Il n’y a pas d’agenda pour les choses en soi qu’on soigne. Pas de planning pour les couches dont on se débarrasse. Certaines mues s’étalent sur des années, d’autres vous prennent à l’improviste, du jour au lendemain, sans préparation.

Cette expérience me parlait de la folie, des psychoses qui vous tourmentent jusqu’au jour où la crise n’est plus qu’un passage dont on sait qu’on peut le traverser en confiance. Peut-être pas sereinement. Certainement pas indemne. Mais le risque n’est plus de crever. Le risque n’est plus qu’une force obscure dans ma tête me fasse faire des choses destructrices voire fatales. Il y a encore 6 ans, le risque aurait été que la mort ne soit pas que « symbolique » ou « spirituelle ». Il y a 10 ans, il y a 20 ans…

Le Jugement ne répond pas à l’urgence. Il ne répond pas à la guérison dont on a besoin impérativement, rapidement, quand on est mal, mais mal. Le Jugement est un processus dont la temporalité nous échappe car elle n’est pas linéaire. Il requiert de la bienveillance mais pas de la complaisance. Des choses qui paraissent évidentes, mais dont l’apprentissage peut être ardu.DSC_0456