Il n’y aura pas de dénouement facile. Une entreprise de démêlement laborieuse, par contre. Il y aura un retour aux sources. Là d’où s’écoule la  tristesse intarissable. Le flot de larmes. Il y aura des inondations.

La matrice démolie. Les repères lacérés. Il y aura – il y a déjà – le goût du sang dans la bouche. Se mordre la langue pour ne pas hurler. Ronronner pour ne pas se démanteler. Toutes les nuits.
J’ai la mâchoire serrée. Démontée. La douleur s’étend à l’ensemble du corps.
Comment font les gens qui ne ronronnent pas. Ce bruit de moteur assourdissant, cette vibration qui vient d’aussi loin que mon corps peut puiser. Comment font les gens ? Quand j’avais 3 ans, j’ai commencé à humer cette musique pour m’endormir. En tournant mes cheveux dans la main.
Comment vous débrouillez-vous pour survivre sans ces rengaines. Sans ces manies qui triturent les cheveux, les perruques ? Comment fait-on ? Je n’ai qu’une vague idée de la normalité.

Ma vie est un stress post-traumatique constant. Ce n’est pas parce que je suis stabilisée depuis presque 5 ans que ce stress a disparu. Il ne pourrait être sous contrôle en permanence. Pour que la rivière ne déborde pas trop de son lit, il faut parfois laisser se déverser les torrents. Déesse, comme je crains les torrents !

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slow holler

S’emparer des couteaux. Être celle qui s’empare des couteaux. Celle qui ne craint pas le processus. Quand j’y repense. J’ai commencé à m’auto-mutiler il y a 20 ans. Je ne peux pas faire taire cette vie. Cette personne est toujours là. Il faut apprendre à vivre avec mes mille vies. Celles qui ont lieu maintenant. Celles qui ont eu lieu il y a des millénaires.

Comment font les gens qui n’ont pas mille vies ? Comment font les gens qui peuvent se contenter d’être uniquement ici ? Je ne sais pas comment je pourrais être aussi ancrée dans le présent si je n’avais pas ces portes ouvertes à tout le reste.

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Slutist tarot

Le 10 de couteaux, c’est ce qui nous unit. La tragédie. Ce qu’on fait des tragédies. Comment on les traverse.

J’ai peur des portes ouvertes parfois. J’ai peur de connaître déjà l’inévitable. D’entendre ce qui est en marche, même en grande partie inaudible. Le bourdonnement me stresse. Quand est-ce que le bourdonnement fait sens ? Quand est-ce que le brouhaha fait place à la clarté cristalline.

Mes mille vies. Patterns. Ce qui était là. Ce qui revient. La vie cyclique. La vie qui s’embrase.

Je disais souvent : je fais de l’écriture automatique mais ce n’est pas une conversation avec les esprits. En fait, j’ai toujours communiqué avec les esprits. C’est pour ça que certains films même pas tristes me font chialer. C’est pour ça que je jalouse parfois celles.ceux qui ont une connexion directe et limpide avec leurs ancêtres. J’ai le brouhaha. Les messages cryptés. Mes virevoltantes ancêtres. Que je les accepte ou non. J’ai la méchante sorcière. J’ai beau la renier, elle se plaît encore à rôder.

J’ai juste des connexions parfois – souvent dans la folie. Rien ne nous distingue des folles. Nous sommes ces sorcières-là. Allô ? J’ai dit allô ? Et tu parles. Enfin, tu ne parles pas, tu déverses des torrents. Et je pleure des malheurs qui ne sont pas les miens. Nos malheurs sont de toute façon interconnectés. Je ne serai une bonne mutante qu’à ce prix. En extrapolant. En décentrant. Je suis là pour porter le flambeau. Le témoignage.

Du flambeau au bûcher. On dit qu’il faut briller pour ne pas brûler (une citation de Lisette Lombé). Mais je crains pouvoir autant brûler que briller. Je ne peux cesser de brûler. La carte du diable. Il y a les petites filles des sorcières qu’on n’a pas brûlées. Et nous, les descendantes de celles qu’on a brûlées. Les torturées. Les illuminées. 

La sorcière aux mille vies. Je suis la sorcière aux mille vies. J’aimerais prendre congé pour quelques mois. Et te lire. Et t’écrire. Je vois des choses sous les étangs.

Je n’aime pas les théories des symboles et des métaphores. J’aime qu’on puisse dire parfois que certaines choses sont. Juste qu’elles sont. Qu’elles existent. Ce qui est de l’ordre du symbole ou du second degré ne relève pas de mes compétences. Ça relève des compétences de ceux.celles qui désignent les fous.folles.

J’aimerais pouvoir retourner dans mes grimoires et les lire au sens premier. Littéral. Accepter ce qui m’a été transmis. Qui est en moi. Mais pas que. Qui est mon inconscient. Et les autres.

Ecoute-moi pleurer. Ecoute ce message-là. Quand je suis en contact avec les esprits, je pleure toujours. Parce que ça me dépasse. Et je ne sais pas comment ne pas parler sans les larmes. Le voile est le plus fin. Ce voile me protège-t-il ? Je suis une sorcière. Une revenante. Une persistante. Est-ce mon « je » ? Ou est-ce le tien ? Seul.e.s les normales.aux veulent trancher.

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Ostara tarot

Le 10 de couteau. Trancher. Tu parles à travers moi et tu me tranches. Je n’ai jamais su quelles histoires étaient les miennes. Je ne suis pas certaine que je le saurai un jour. Des agressions sexuelles, leurs viols, les coups qu’elles ont encaissés. Tout est sur le même plan. Je suis ce genre d’oracle. Tout est sur le même plan. Du coup, je ne sais plus rien. Tu es mon ombre persistante. Il faudra que je vive. Il faudra que je fasse perdurer même s’il me faudra endurer. A quelle sauce va-t-on me manger ? Me dévorer ? Je suis petite et grande et minuscule. Et petite. Et géante. Je vais me poser là et laisser la terre me travailler. Les insectes qui labourent la terre me nettoyer. Je suis enterrée depuis bien plus d’années que tu ne peux imaginer. J’ai des os qui poussent. Des miracles qui poussent de mes os. Je suis la relique sur laquelle viennent pousser les fleurs. J’ai des cauchemars à n’en plus finir. Du noir, du noir. Des cauchemars plus sombres que ta vie. Je me baigne dans le sang. Le sang de 10 vierges. Des coquelicots. Je pare ma peau des traces des pavots.