Colère de grosse

publication initiale sur mon blog Grosse Fem: 06/03/2018

TW/contenu déclencheur: Témoignages de grossophobie avec des partenaires sexuels (potentiel-le-s)

Why can’t be recognize fat anger?

Cet article de Your Fat Friend.

Elle est terriblement reconnaissable, cette réaction des personnes minces. « Oh oui, c’est dommage que les grosses soient traitées comme ça, mais… » … et la personne passe à des problèmes plus importants à ses yeux ou t’invite à relativiser ton expérience (nos expériences généralisées pourtant) considérant que ton témoignage relèverait de faits isolés.

Combien de M* ont sanctionné des étudiantes grosses parce qu’yels estimaient qu’elles n’étaient pas habillées comme des grosses doivent prendre soin d’elle (c’est-à-dire : se cacher) à un examen ou pendant un stage ? Comment se fait-il que ces faits étaient connus dans son institution et que personne n’ait jamais réagi ? En quoi est-ce une discrimination acceptable ? Surtout au regard des chiffres sur les discriminations que subissent les femmes grosses à l’embauche et sur leurs lieux de travail ? En quoi notre abandon de l’agrégation parce que confrontée à la grossophobie répétée du corps enseignant est-elle moins grave que … ? Que je sais pas en fait… Parce que, oui, je suis en colère, on est en colère. On n’est pas là pour recevoir un peu d’empathie et un hochement de la tête avant que vous passiez à autre chose. On est là pour témoigner qu’il faut faire quelque chose.

Sans notre colère, y a pas de lutte. Sans notre colère, il y a le statu quo. Votre complaisance est le statu quo. Quand vous défendez une drag queen grosse qui traîne les femmes grosses dans la boue tout au long d’un spectacle sous les rires (« gras » ?) d’hétéras minces qui se rassurent sur leur baisabilité aux dépens de la nôtre, vous êtes complices. Quand vous vous positionnez en victimes au lieu d’agir, de déconstruire, de PRENDRE position, vous perpétuez. Notre colère est vectrice de changement. Notre colère permet une prise de conscience. Ma colère a permis à plus d’une personne grosse de se dire : ce n’est pas ma faute, je n’ai pas à rire nerveusement à ces blagues et puis à ne pas fermer l’œil de la nuit à cause des remarques grossophobes, je ne suis pas responsable du mépris porté aux gros-ses, je n’ai pas à l’intérioriser, la haine des gros-ses est généralisée et nous, en tant que société, ne pouvons pas l’accepter.

Cet article parle de choses douloureuses pour moi. Des choses dont je déteste témoigner parce qu’elle me rappelle une vie passée durant laquelle je n’ai pu être QUE suicidaire. Pendant 15 ans. Parce que franchement il était impossible de cultiver une envie de vivre. Ma vie avant d’être gouine. Une vie où ma vision de moi-même ne passait qu’à travers le filtre de l’hétéronormativité. Les copines minces hétéras qui te disent que tu as un joli visage et des gros seins alors tu peux voir ton existence validée par les mecs même si t’es grosse. Les mecs qui te plantent au milieu de la nuit parce que coucher avec une grosse, ça va vraiment pas être possible, malgré l’attrait de braver un interdit social. Je ne pensais pas être hétéra, je ne pensais pas être lesbienne non plus. Mais mon existence de grosse était conditionnée par le regard masculin. Pas qu’hétérosexuel d’ailleurs : la chosification des meufs par les gays, c’est pas parce que ça fait rire les filles (cis, hétéras, minces) à pédés, les premières à se moquer de nous dans une soirée gay, que ça fait pas des dégâts.

Cet article parle des mecs cis hétéros (ou pas, en réalité, mais qui se conforment aux normes de masculinité toxique) qui se lancent des paris : celui qui aura couché avec le plus de grosses (ou avec la plus meuf la plus grosse) gagne, celui qui aura été draguer une meuf grosse et reviendra avec son numéro est un héros car il aura convaincu le laideron qu’elle pouvait vraiment plaire. Ça me fout la rage parce que je connais pas une grosse qui a pas vécu ça. Mais on intègre la honte, on fait sien le mépris et on n’arrive souvent pas à en parler.

On va dans des groupes de parole de personnes grosses qui visent à mettre en commun ces expériences pour pouvoir dégager leur aspect systémique, tout comme l’ont fait les groupes de conscientisation féministes dans les années 70, mais certains mots restent coincés dans la gorge. Certains mots me sont restés coincés dans la gorge. J’aime mon corps. Je l’aimais déjà. Mais je ne pouvais que le mutiler et vouloir le changer dès lors que mon amour ne suffisait pas face à l’invalidation sociale. On nous a dit que les groups de parole entre gros-ses étaient des groupes de psychothérapie sans impact politique. Rompre le silence serait sans impact. #metoo ne serait qu’exagération. Bein, ça, tu vois, ça me met dans une rage folle. Je suis en colère.

Je suis en colère parce que depuis que je suis ado, je crois que je ne suis jamais sortie dans une soirée mainstream sans qu’un mec se dégage de son groupe d’autres mecs cis (à coups de petites tapes complices dans le dos), s’approche de moi et me dise « tu vois mon pote là-bas ? Il voudrait ton numéro ! ». S’en suit l’hilarité générale. La grosse comprend sa place et les mecs se sont rassurés entre eux : on n’est pas comme ça, on n’aime pas les grosses. Ça, c’est quand c’est pas les insultes. Je devais avoir 15 ans, au Quai 34, quand pour la première fois un mec m’a dit : tu peux parler avec tes gros jambonneaux. Je n’existais pas. J’étais là, mais je ne serai pas considérée, juste bonne à longer les murs. Dans les milieux hétéros, ça n’a jamais cessé. Dans les milieux LGBT+, ça dépend. Mais ça a continué à arriver. Les gays qui te disent que t’es lesbienne parce que les mecs veulent pas de toi. Ou qui te font : « t’es qui toi pour parler ? », en montrant ton corps. Et les copines minces autour qui se taisent. Et la colère. La colère qui, même si elle est entendue, portée, consolée, réveille rarement la colère chez d’autres. L’empathie, pas l’action. Une amie noire m’interpellait alors en tant que féministe blanche : l’empathie ne peut pas être le moteur d’une action politique. Du haut de mes privilèges blancs, je peinais à comprendre.

Je suis en colère pour tout ce que des mecs hétéros m’ont dit. Sur les applis de rencontre, en dehors du plus courant « j’aime pas les grosses, dégage », il y avait les : « non, mais tu vois, je préfère ne pas commencer à discuter parce que je suis tout mince et tu es « ronde », je suis sûr que tu m’écraserais pendant le sexe » ; « écoute, je ne sais pas si je vais pouvoir passer outre mon dégoût des grosses, mais je veux bien qu’on se rencontre pour voir si j’arrive à bander ». Ça ou les fétichistes qui te kiffent juste parce que c’est tellement subversif de vouloir d’une grosse, mais qui s’enfuient au bout de quelques heures de chauffe, parce que finalement tu n’es pas qu’une grosse sexy, tu es aussi une personne complexe. Dissonance.

Je suis en colère parce que ça arrive tout le temps et je suis en colère parce que j’arrive rarement à en parler. L’humiliation se colle encore à chacun de mes pores. Je suis en colère parce que, même si je kiffais les meufs et que j’étais moyennement attirée par les mecs (je pensais en termes cissexistes et binaires à l’époque, mais rassurez-vous, mes attirances et mes relations n’ont plus été déterminées en ces termes par la suite), le jugement masculin a influencé mon rapport à mon corps pendant des années. Et que je ne suis pas la seule. Et qu’il influence la sexualité de beaucoup de monde, même les personnes qui ne couchent pas avec des mecs cis hétéros. Parce que c’est la norme dominante autour de nous et qu’on l’intègre. Les gros-ses sont souvent encore humilié-e-s dans le monde LGBT+ et queer. Quand nous ne le sommes pas, on sent souvent ce petit frisson de l’appel de la subversion : faire du sexe avec un-e gros-se pour s’émanciper des codes dominants. Mais on reste votre freak show, ou les bêtes de foire de seconde zone au milieu d’un freak show queer qui fonctionne sur la catégorisation des corps. Mais, en attendant, la personne qui est respectée, la personne qui est au centre d’un réseau polyamoureux, yel est souvent mince, blanc-he, valide, androgyne. Je suis en colère pour toutes les femmes grosses qui évoluent dans des milieux hétéros et qui sont confrontée à la haine de leur corps quotidiennement. Je suis en colère parce que je connais leur souffrance. Je suis en colère parce que cette souffrance existe et ne préoccupe pas grand-monde. Ou pas suffisamment pour faire changer les choses.

Je suis en colère. On est en colère. Est-ce que vous pourriez l’être aussi ?

 

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