Les combats contre l’oppression des personnes grosses / 2: Vocabulaire

publication initiale sur mon blog Grosse Fem: 18/06/2017

Je me revendique du fat activism. Eh bien, figurez-vous que depuis quelques années de nombreux-ses chercheur-e-s académiques travaillent aussi dans le champ des fat studies. Ces études sur la grosseur se distinguent des recherches sur la dite « obésité » (qui sont généralement anti-obésité et sponsorisées par des parties prenantes dans l’industrie de perte de poids (0)). Le point de départ des fat studies n’est pas la pathologisation d’une certaine corpulence mais plutôt les aspects sociaux, économiques, éducatifs, psychologiques, les biais médicaux, les représentations relatifs à la grosseur. (1). Dans la lignée du fat activism tel qu’il s’est développé au départ des Etats-Unis dans les années 70 et du développement des fat studies, voici quelques grands principes sur le choix des mots :

Surpoids 

Il est conditionné à l’existence un poids normal. Vous allez me dire : oui, c’est l’IMC qui le détermine. En fait, ce qui est devenu l’indice de masse corporelle a été développé au 19e siècle par Quetelet, statisticien belge, afin de pouvoir observer les variations dans la population et de faire des typologies (établir des « types » c’était super à la mode à l’époque, on en connaît les dérives racistes et eugénistes). Son but n’était pas du tout d’évaluer la santé d’individu-e-s. tumblr_mlm9unuoyz1qkve9lo1_500Son usage s’est répandu au cours du 20e siècle notamment à cause des compagnies d’assurance américaines à la recherche d’outils qui leur permettaient de classer leurs clients en fonction de leurs risques supposés de contracter des maladies. Quelques décennies plus tard, l’organisme national de la santé aux Etats-Unis a décidé, sous l’influence de l’OMS, de changer quels indices correspondraient à quel type de corpulence. Et hop, du jour au lendemain, des millions d’Américain-e-s sont devenus « en surpoids ». Indice fluctuant et utile pour catégoriser? Peut-être pas pour diagnostiquer! Et puis, il ne prend aucunement en compte les différences, pas même celles de genre. En outre, même si on s’entête à utiliser des outils problématiques, la répartition de la morbidité selon l’indice de masse corporelle n’est pas celle d’une augmentation constante mais plutôt une courbe : élevée pour les personnes très minces comme très grosses, plus élevée chez les personnes considérées comme « normales » que chez celles « en surpoids » (ces dernières seraient donc plus « saines »). (2)

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Obésité

Ce terme a gagné en popularité dans le monde occidental à la fin du 19e siècle et au cours du 20e siècle. On assiste alors à une pathologisation de la grosseur (3). Le monde médical, largement relayé dans les productions culturelles, y a vu un état dont résulterait toute une série de conditions problématiques comme des maladies cardiovasculaires. Or, aucune relation de causalité n’a à ce jour été démontrée (4).  Il y a bien une corrélation. Un lien. Pas nécessairement de cause à effet. Le lien pourrait être : les personnes grosses font le yoyo toute leur vie pour tenter de perdre du poids ce qui perturbe l’organisme. Ou : les personnes grosses subissent un harcèlement constant au sujet de leur poids (fat shaming) ce qui affecte leur santé (5). Ou bien : les personnes grosses sont systématiquement traitées de façon peu adéquate par le corps médical qui rechigne à les examiner ou qui attribue tous leurs soucis à leur poids sans chercher plus loin, en conséquence elles sont soit mal soit pas ou plus soignées. Ou bien : les personnes grosses appartiennent en majorité aux classes sociales défavorisées et précaires, elles ont donc un accès limité à de l’alimentation de qualité et à des soins de santé. Et probablement, le secret de la corrélation réside-t-il dans la combinaison de ces facteurs.

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Corrélation et pas causalité. Un rappel que toutes les personnes grosses n’ont pas forcément des problèmes de santé qu’on identifie comme causés par leur poids (problèmes d’articulation, cholestérol, hypertension, etc.) ni les risques qui leur sont associés. Personne ne peut déterminer notre état de santé en nous regardant.

Bon, en plus, sérieusement, maladie ou pas : qu’est-ce que ça peut foutre l’état de santé de quelqu’un-e ? Quand on est malade, on devient indignes de respect ? On vit de plus en plus vieux/vieilles (malgré la dite « épidémie d’obésité » hein, le mal de ce millénaire) et on ingurgite et respire de plus en plus de crasses. Alors, les personnes valides qui décrètent qu’on est dégoûtant-e-s et pitoyables quand on est malade, devinez quoi ? Eh bien oui, il est plus que probable que vous rencontrerez la maladie et le handicap à un moment ou à un autre dans votre vie. C’est facile de vous rassurer en nous dénigrant en raison de notre mauvaise santé supposée mais le corps valide obligatoire (compulsory able-bodiedness), c’est une norme sociale très présente (et validiste), qui ne vous met à l’abri de rien (6). Depuis quand la santé est-elle le curseur de la valeur de quelqu’un-e ?

C’est une bonne question ça, ma foi. Dans les années 70, s’est développée, dans le monde occidental, dans le sillon du néolibéralisme, une idéologie « santéiste » et une injonction au bien-être. Soudain, être en bonne santé physique et mentale (ce qui serait indiqué notamment par un corps mince) est devenu une question morale et de volonté individuelle, un idéal auquel chacun-e devrait se conformer. Il est désormais de la responsabilité de chacun-e de prouver et de garantir cette santé et ce bien-être qui déterminent notre valeur dans le monde. Soudain ? Enfin, depuis que les grandes entreprises nous ont incité-e-s à consommer dans ce sens. L’idéal est celui d’individu-e-s indépendant-e-s, productif-ves, qui génèrent de l’argent et qui consomment. Des corps considérés comme hors-normes – gros et handicapés – se voient stigmatisés sous le motif de leur improductivité, de leur incapacité à intégrer et à incarner la logique de la norme. Les discours actuels sur l’ “obésité” sont empreints de ce contexte. D’autant plus que les personnes grosses sont perçues comme personnellement responsables de leur état et possédant la capacité individuelle de s’en extraire. Les politiques de santé publique, les médias et n’importe quel-le quidam s’en donne à cœur joie dans la culpabilisation. Je vous invite à parcourir les liens (7) en bas de ce texte pour des analyses plus développées et nuancées. Mais je ne veux pas vous perdre. Nous en étions donc aux termes utilisés pour désigner nos corps.

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Les mots qui font joli

Les militant-e-s contre l’oppression de la grosseur (8) ont aussi fait le choix de refuser d’utiliser dans leurs luttes les euphémismes qui sous-entendent qu’il faudrait masquer la réalité de nos corps, autrement dit : rond-e (surtout utilisés pour les femmes cisgenres comme une validation par le regard masculin au même titre que pulpeuses et autres femmes à formes), corpulent-e (on a tou-te-s une corpulence en fait), grassouillet-te, etc. J’aime bien certains de ces mots cependant, je vous l’avoue.

Petit clin d’œil : on me glisse à l’oreillette que le mot « crapoussin » est tombé en désuétude. Il signifie, selon le wiktionnaire, « Personne courte, grosse et mal faite (physiquement proche du troll et mal vêtue) ». On l’adopte ?

Grosseur

La lutte contre l’oppression de la grosseur (ou en tout cas la frange dans laquelle je m’inscris) a historiquement fait le choix d’un terme politique : grosseur, gras, personne gros-se. Politique pour son rejet de la médicalisation et de la pathologisation et pour la réhabilitation du mot descriptif derrière l’insulte. Comme petit-e, comme grand-e, comme mince. Gros-se, tout simplement. C’est l’histoire de nombreuses luttes sociales de revenir à ou de proposer des termes neutres au lieu de ceux qui sont imposés par les dominant-e-s : les personnes noires face à des termes racistes et insultants, les personnes transgenres face au mot transsexualité teinté de pathologisation et de psychiatrisation alors que les transidentités sont pourtant indépendantes de la sexualité. Certaines se sont aussi réappropriées des insultes. C’est ce qu’on appelle le retournement du stigmate. Comme si on vidait l’insulte de sa capacité à nous stigmatiser et à nous rendre impuissant-e-s en l’utilisant à notre tour. Je suis queer et gouine par exemple. Et « gros-se » est encore tellement utilisé pour insulter et mépriser qu’il est émancipant de le réclamer à nouveau comme notre terme. Un mot avec lequel on ne peut plus nous blesser. Grosse et fière.

Le reste de la série :

–          La partie 1 : Riot Not Diet

–          La partie 3 : Positivité ou justice

Illustrations: cartes postales anciennes  et grossophobes issues de ma collection perso.

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(0)    Anna Mollow, The Ninety-Five Percent: Fighting Neoliberalism and Fatphobia Together

(1)    Pour une première approche, le Fat Studies Reader, Fat Studies. An Interdisciplinary Journal of Body Weight and Society ou encore la Weight Stigma Conference

(2)    Quelques sources pour ce paragraphe :

– Georges Vigarello, Les métamorphoses du gras. Histoire de l’obésité (pas d’optique fat studies ici)

– Abigail Saguy, What’s Wrong With Fat, 2013. Une conférence inspirée de son livre sur https://www.youtube.com/watch?v=R-0kk0-_FUk

– Paul Ernsberger, « BMI, Body Build, Body Fatness, and Health Risks », 2012, Jenn Anderson, « Whose Voice Counts? A Critical Examination of Discourses Surrounding the Body Mass Index », 2012, et Sonya Satinsky et Natalie Ingraham « At the Intersection of Public Health and Fat Studies: Critical Perspectives on the Measurement of Body Size », 2014, dans Fat Studies. An Interdisciplinary Journal of Body Weight and Society

– A écouter : Let’s Talk About Fat. Raising Critical Questions and Debunking Cultural Myths de Noortje van Amsterdam. Si vous ne comprenez pas l’anglais, téléchargez quand même le pdf et regardez p. 14. C’est sur le site de Sophia, réseau belge des études de genre : http://sophia.be/index.php/fr/pages/view/1397

(3)    Georges Vigarello, Les métamorphoses du gras, dans la version de poche de 2010, pp. 262 et suivantes.

(4)    La conférence de Noortje van Amsterdam mentionnée ci-dessus.

(5)    Gina Kolata, The Shame of Fat Shaming, New York Times

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(6)    Robert McRuer, Crip Theory. Cultural Signs of Queerness and Disability, 2006.
Pour une première approche: Dea Busk Larsen, Creating Disability – Invisible Bodies and Public Space sur HYSTERIA dont voici un essai de traduction partielle : « On considère généralement l’hétérosexualité comme une condition qui se marque naturellement dans les corps. Le terme d’hétérosexualité obligatoire conçu par Adrienne Rich (1980) le résume parfaitement. L’hétérosexualité « est, tout simplement », c’est le paramètre par défaut qui nous serait assigné à tou-te-s, en attendant que nous fassions notre coming out en tant qu’autre chose ou que rien du tout. A l’inverse, la « validité » (non-handicap) obligatoire n’a pas autant été traitée et théorisée. Ce qui se cache derrière cette expression, c’est que certains corps sont rendus invisibles et qu’ils sont exclus. Comme l’a écrit Robert McRuer (2006),  » la validité, plus encore que l’hétérosexualité, se déguise encore largement comme une non-identité, comme l’état naturel des choses ». Cette idée que certains corps sont naturels et normaux crée le handicap. En effet, le corps valide représente la norme, ce qui assure en retour que le corps « moins/différemment valide » peut être considéré uniquement comme anormal ou handicapé (de la même façon que l’homosexualité et le queer n’existent que comme l’espace de l’Autre de l’hétérosexualité obligatoire). Cela reproduit l’idée d’une unique forme de « validité » et insiste sur l’existence de la norme. La validité obligatoire part du principe que le corps valide est préférable et que nous devrions tou-te-s y aspirer. (…) L’espace public est perçu comme neutre. Mais en réalité, il n’en est rien. C’est un champ de bataille. Un champ de bataille qui n’est pas perçu comme tel par le corps valide dès lors qu’il y est valorisé. Cela entretient la croyance que le corps valide est le corps par défaut naturel et que les autres corps sont anormalement déviants et socialement abjects. Cela rend le corps non-valide invisible, mais aussi cela crée un discours qui nous amènent à croire que « la bonne vie » ne peut appartenir qu’à des corps valides. Par conséquent nous évitons et rejetons activement les corps déviants. »

(7)    – E. Chandler et C. Rice, « Alterity In/Of Happiness: Reflecting on the radical possibilities of unruly bodies », 2013, dans Health, Culture and Societyhttps://hcs.pitt.edu/ojs/index.php/hcs/article/view/146
– F. Schrob, « Fat Politics in Europe: Theorizing on the Premises and Outcomes of European Anti-‘Obesity-Epidemic’ Policies », 2013, dans Fat Studies. An Interdisciplinary Journal of Body Weight and Society

– Sois bien, et tais-toihttps://www.letemps.ch/societe/2016/10/26/sois-bien-taistoi

(8)    Tiens, un zine en français de 2001 sur l’oppression et la libération de la grosseur https://infokiosques.net/spip.php?article359

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