Pourquoi être heureux-se quand tu pourrais être mince

publication initiale sur mon blog Grosse Fem: 01/06/2018

Quand une capsule vidéo circule sur les réseaux sociaux. “Arrêtez de faire penser aux gens qu’on peut être gros-ses et heureux-se, arrêtez de promouvoir la grosseur”, disent les gens qui ne pensent pas qu’yels sont des gens.

Être heureuse. Si je prétendais l’être, ce serait juste pour me moquer de ces remarques. Pour jouer à passer pour. Pour triturer ce qu’il faut ou ne faut pas être, incarner.

Heureux-se est une injonction, un devoir au bien-être et à la santé, une contribution au capitalisme, un don de ta productivité et de ta résilience. Paradoxale.

Face à ce devoir moral, on m’interpelle : mais pas toi. Toi, reste bien à l’écart pour qu’on puisse juger de ce qu’on accomplit. Laisse-nous performer notre valeur en t’éloignant de la norme. Vous, les gros-ses, ne soyez pas heureux-ses. Et tou-te-s les ancien-ne-s gros-ses de reprendre en cœur : il n’y a pas de gros-ses heureux-ses. Quand on veut être minces, on peut.

Quand on veut être heureux-ses, on peut. Mais pas les deux. Être normal-e, c’est à la portée de tou-te-s. Ta grosseur est transitoire.

balcon

Un de mes livres préférés, c’est « pourquoi être heureuse quand on peut être normale » de Jeanette Winterson. Injonctions paradoxales. Aspirer à la norme, c’est aspirer au bonheur. Aspirer. Comme les bouts de corps, marqueurs d’intégration.

Je ne suis pas heureuse, pas malheureuse. Mais si ça fait trembler à ce point que les ostracisé-e-s puissent prétendre à la norme. Si ça la fait vaciller. Bein alors j’en suis quoi. Ça ne renverse rien. Mais ça désigne. Ça entame le lisse vernis.

Promouvoir la grosseur. Être désOBESITEissante. Ne pas se conformer au rejet. Ne pas accepter qu’il faille changer les gens et pas les normes, pas le pouvoir pas les puissant-e-s. Promouvoir.

Quand le féminisme autorisé et respectable a théorisé (depuis les années 60) le diktat de la minceur et de la beauté, il a calqué son analyse sur les meufs normées (blanches, cishétéras, minces, valides (en dehors de l’analyse des troubles alimentaires des minces), etc). Ce faisant, il a écarté les réflexions sur les normes qui ne dépendraient pas de son ennemi principal, le patriarcat. On a en particulier évincé les normes et les violences médicales et leur interaction avec l’hétérosexisme et le reste.

Passée sous silence l’histoire coloniale empreinte de violences médicales sur les femmes racisées. Passée sous silence l’eugénisme envers les femmes handicapées. Pas un mot sur l’intégration des femmes trans et/ou lesbiennes dans les troubles psychiatriques. Omerta sur les thérapies de conversion. Rien sur la pathologisation des grosses et leur mauvais accès au soin.

Qu’est-ce qui tient à ce point à rester invisible? Quels pouvoirs ne peuvent être nommés?

On m’a écrit : tu es belle. En vrai, non, mais je suis une top bombasse fem excentrique, je le sais très bien. Mais si le montage de la vidéo avait conservé cet angle, alors on m’aurait jugée superficielle et prétentieuse. La validation par la beauté, c’est un peu étrange. Ça nous soulage parfois. Le regard masculin est partout. C’est pas parce que je décide de m’en moquer que je n’y suis pas confrontée et que je n’en subis pas les pression et la violence.

Il n’y a pas un mais des moyens d’action. Il n’y a pas une mais révolutions. Les révélations ne font pas tout basculer. Les prises de conscience n’envoient pas tout valser. Mais elles procurent… quelque chose.

(illu d’en-tête: florette gros)

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