Grossir le tarot / Porter le regard par-delà les métaphores (1e partie)

Le vif du sujet de Grossir le tarot ! On va se plonger dans des exemples de l’utilisation des corps gros comme symboles pour des trucs à la rien à voir dans le tarot.

En préambule : quand je cite un jeu de tarot, même pour en analyser les représentations de façon critique, c’est que je l’aime. Si mes constats sont durs, il ne faut pas en déduire que tout est à jeter dans un tarot, mais plutôt que « grossir le tarot » n’est pas une mince affaire. Les tarots analysés dans cette série d’articles présentent forcément des personnages gros. Autrement dit, ils vont plus loin que la grande majorité des jeux, même s’ils n’échappent pas aux biais grossophobes involontaires. Je leur en suis reconnaissante et je les apprécie. Depuis la parution initiale de Fat Tarot, je possède davantage de jeux alternatifs en termes de normes corporelles. Tu les verras sur les illustrations, même s’ils ne sont pas analysés car je n’ai pas pu reprendre intégralement mon enquête. D’ici quelques articles, je te partagerai toutefois ma liste de coups de cœur 🙂

La quête du tarot parfait

Peu  après avoir commencé à tirer les cartes, je me suis mise en tête de chercher un tarot qui me plairait. Jusque-là, c’est assez logique… Mais c’était si compliqué que j’ai d’abord choisi de me tenir à distance des tarots à personnages. La quête d’un tarot représentatif et la frustration qui en découlait reposaient sur un simple constat : impossible d’entretenir une connexion avec un tarot dans lequel je ne pourrais pas à me voir, ni les gens que j’aime, ni ce que je considérais comme ma communauté, ni des personnes minorisées. Même quand les tarots se réclamaient de la fantasy, des contes et mythologies, et autres, leurs personnages, même irréels, étaient encore minces et blancs. C’est si dur d’imaginer des fées ou des elfes non-minces? J’éprouvais une lassitude similaire à celle provoquée par les romans ou les séries quand les personnages sont très uniformes et peu représentatifs de la diversité des corps. Dans la mesure où le tarot fonctionne sur base de connexions et d’associations, pouvoir s’identifier aux images est déjà une clé précieuse dans l’interprétation des lames.

J’étais à fleur de peau. J’étais horripilée par ces tarots se composant exclusivement de personnages blancs, minces, cis, hétéro. Ils incarnent un système de représentations hégémonique et excluant que je rejette. Ils invalident indirectement tout ce qui n’entre pas dans la norme. Les « hors-normes » ne semblent pas exister. Ils sont exclus de la représentation. Les marges sont invisibles. Et pourtant, tout comme les mots, les imaginaires et les idéologies, le tarot façonne une réalité tout autant qu’il la reflète. Il relève de ces mécanismes de performativité, de répétitions, d’injonctions qui donnent une réalité au genre et au corps. C’est toute une technologie, finalement, le tarot, une fabrique de représentations, un laboratoire de rapports sociaux. J’étais désemparée que ces enjeux ne soient pas saisis à bras-le-corps lors de la création de tarots.

Devant ce sentiment d’exclusion et ces recherches insatisfaites, Thea’s Tarot fut une révélation. Ce tarot lesbien, aussi vieux que moi, représente plein de corps non-normés, du moins en termes en corpulence. Le livre qu’Oliver Pickle a écrit pour l’accompagner 30 ans plus tard l’actualise avec des interprétations queers, non seulement respectueuses du contexte lesbien radical de sa création, mais en plus intersectionnelles et soucieuses d’intégrer une perspective trans. Mon envie de tarots plus représentatifs – des tarots qui n’érigent pas des modes de vie et des corps normatifs comme unique horizon – a été galvanisée après la rencontre du Thea’s Tarot. Grâce à la liste Tarot of the QTPOC d’Asali Earthwork, mes attentes grandissaient encore. Mon enthousiasme pour des tarots où les humain-e-s auraient différentes corpulences et morphologies et plus de genres, d’ethnicités, de handicaps était attisé : on annonçait la parution d’une foule de tarots alternatifs. Quel soulagement !

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Confiné-e-s à quelques cartes

J’ai déchanté quand j’ai pu les acquérir. J’étais super emballée par Le Slutist Tarot, porteur de promesses d’un large éventail de représentations de personnes queers et trans. Le soufflé est retombé dès que je l’ai tenu entre les mains.

Il n’y avait que 3 personnes grosses dans la première édition de ce jeu. Toutes sont blanches. L’une d’elle est sur la carte du Monde, dans un groupe de personnage. Elle est discrète. Il y a une grosse butch sur sa moto pour incarner l’autorité de la carte « Power » (l’Empereur), encore un lieu commun du tarot sur lequel je reviendrai dans la deuxième partie. Et puis, la Reine de Deniers (ou pièces ou pentacles). Quand la joie d’y reconnaître la militante sex-positive Kitty Stryker s’est dissipée, elle a cédé sa place à la perplexité. La Reine de Pentacles est fréquemment une des seules personnes grosses (ou juste pas maigres) dans des tarots qui visent l’inclusivité. C’est pareil dans un autre jeu que j’adore, le Slow Holler. Pourquoi les Reines de Pentacles ?

Au niveau de la signification de la carte, on peut retenir leur ancrage. Elles sont présentes, pragmatiques, pratiques, dans le soin, englobantes, nourricières, généreuses. Elles ont les pieds sur terre. Elles s’adonnent volontiers à des activités qui leur procurent du plaisir et une satisfaction immédiate comme le sexe et la bouffe. Quand elles ne sont pas plus larges que d’autres personnes, elles sont représentées enceintes ou en compagnie d’un-e jeune enfant. Et ce sont « évidemment » des femmes.

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L’association de la grosseur et de la générosité est un trope répandu, notamment dans la littérature, la spiritualité, la pop culture. C’est donc un cliché qu’on retrouve dans ces Reines de Pentacles plutôt massives et très féminines. On peut pourtant y recourir tout en le revisitant comme le fait le Slow Holler. Sa-son Visionnaire de Cailloux qui prend de la place déborde les notions conventionnelles de la féminité. Elle revendique une grosseur indisciplinée. A l’exception de cette carte, l’association est plus traditionnelle. Ce lieu commun affecte l’existence de fems et de femmes grosses qui se voient cantonnées à des  rôles de fournisseuses officielles de travail émotionnel et de soin. En fait, j’avoue, j’adore la Reine de Pentacles du Slutist Tarot. Elle me ressemble. Mais c’est pas la question.

La volupté de l’Impératrice

La question, c’est la redondance des clichés sur les gros-ses et la grosseur qui affecte nos imaginaires. C’est aussi leur influence sur les vécus des gros-ses. Et des minces aussi car, même si yels ne subiront pas les discriminations qu’endurent les personnes grosses, yels ne sont pas épargnées par l’intégration de la grossophobie, par la haine de leurs propres corps et sa projection sur d’autres, par l’industrie des régimes et les troubles alimentaires, etc. Les représentations dominantes nous affectent. Elles nous enfoncent.

La redondance des représentations réductrices des gros-ses mène au cloisonnement. Les rares personnages non-minces figurent souvent sur des cartes de pentacles ou de coupes ou autrement relatives à l’élément terre ou eau. Plus spécifiquement, on les retrouve sur des cartes d’abondance, de fertilité ou de prospérité, flirtant avec l’excès ou le manque de retenue. Les 9 de coupes et de pentacles reviennent de façon récurrente. Le gras est utilisé, en quelque sorte, comme un accessoire. A part dans quelques jeux alternatifs, il apparaît rarement ailleurs, à savoir sur des cartes de l’élément de feu (les bâtons) ou d’air (les épées) ou en référence à du mouvement, de l’activité, de la vivacité, de la réflexion, de l’intelligence.

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Les suites de coupes et de pentacles sont traditionnellement liées à la réceptivité, à l’image des éléments eau et terre dans plusieurs traditions ésotériques. Ces éléments sont conçus comme « féminins », dans une logique binaire, et souvent même passifs. Le poids devient alors synonyme d’affaissement, de paresse, de complaisance, d’inertie ou bien encore d’hédonisme. Tiens, d’ailleurs, tu as déjà remarqué que les hommes gros font l’objet d’une espèce de « dé-virilisation » ?

Quant à eux, les éléments de feu et d’air sont codés comme « masculins ». Il leur revient d’évoquer la minceur, un caractère athlétique, une activité toute en muscles, une énergie qui meut vers l’avant et que seuls muscles et minceur pourraient transmettre. Quand j’ai fait appel à la communauté tarot en ligne pour signaler des cartes représentant des personnes pas tout à fait minces, les épées, la suite cérébrale, ne revenaient pas. Ce n’est pas un hasard. L’implicite derrière tout ça, c’est que la grosseur est un frein au mental. Voilà un stéréotype prégnant qui a de sérieuses répercussions : les gros-ses ne pourraient pas être intelligent-e-s et faire preuve d’esprit. Ce préjugé explique en partie les discriminations à l’embauche à l’égard des grosses.

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L’Impératrice fait l’objet du même processus que la Reine de Pentacles. Quand elle n’est pas enceinte, elle est un peu moins mince que les autres personnages. Le stéréotype sur les gros-ses sous-jacent : on mange, on dévore, on fait une fixette sur l’oralité. Poussé à l’extrême, ce stéréotype associe la grosseur à une envie irréfrénable de sexe, souvent fétichisée. On incarnerait carrément la gourmandise. Tu connais sans doute ce cliché qui aboutit à des paris insupportables : une meuf grosse accepterait de coucher avec n’importe qui car elle serait à la fois accro au sexe et en manque puisque indésirable.

Si l’Impératrice (Lae Créateur.rice) du Thea’s Tarot avait été la seule silhouette de cette envergure dans le jeu, j’aurais jugé que l’écueil de l’association grosseur = fertilité = déesse-mère n’avait pu être évité. Mais ce n’est pas le cas, il y a des personnages de toutes morphologies. Par conséquent, cette impératrice grosse ne pose plus le même problème !

Parfois les choses sont plus nuancées à l’égard de la perception de la (non)sexualité des femmes grosses. Dans le Tarot of the Crone, le tarot de la vieille femme, la plupart de ces femmes âgées ne sont pas minces. Est-ce une bonne nouvelle ? Dans le Dark Goddess Tarot de la même créatrice, presque toutes les déesses sont minces… N’y a-t-il pas un sous-entendu ? Qu’est-ce qui fait que l’archétype de la « vieille femme » (par opposition à la jeune femme et à la mère dans cette articulation de la triple déesse) peut être gros ? Peut-être qu’elle n’a plus « besoin de plaire », qu’elle est émancipée du regard masculin ? Mais dans ce cas, il n’y a aucune dénonciation de celui-ci. Les femmes grosses et vieilles sont désexualisées. Le curseur de la désirabilité reste le même. Le recours à l’archétype de la triple déesse demeure restreint à une interprétation patriarcale. Je reste donc perplexe… La perception de la sexualité des personnes grosses, des femmes en particulier, est étroite. Entre hypersexualisation et désexualisation, il n’y a pas de marge de manœuvre pour exprimer nos (non)désirs, nos (non)orgasmes, nos (non)solitudes,… Notre désirabilité est remise en question. Beaucoup de tarot en sont le reflet.

Le genre, la binarité et la complémentarité supposée des genres et les stéréotypes anti-gros-ses s’emmêlent. Que peut-on en extirper? Il faut constamment revisiter nos tarots qui perpétuent tant ces préjugés  que, plus ou moins directement, le mépris, la peur et les discriminations des grosses et des gros.

Illus: beaucoup de tarots super chouettes que j’ai trouvés après l’écriture initiale de Fat Tarot. Je ne m’y attarde pas dans ces traductions, mais j’y reviendrai, promis!

Guided Hand Tarot, Thea’s Tarot, Slutist Tarot, Mystical Cats Tarot, Slow Holler, Ostara Tarot, Numinous Tarot, le Waite-Smith

 

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