Grossir le tarot / Porter le regard par-delà les métaphores (2e partie)

Avertissement: je partage cet article en l’état. Plutôt brouillon et pas assez étayé à mon goût. J’espère le reprendre plus tard. Et surtout le rédiger un peu mieux parce que là, l’écriture n’est pas très agréable à la lecture. Hihi, comment je le vends cet article hein?! 😀

Bien sûr, et fort heureusement, la critique des corps hors-normes comme métaphores se heurte à des limites. Les gros-ses ont aussi besoin de représentations symboliques pour donner sens à leurs vies. On peut diffuser nos propres mythologies. On n’a certainement pas intérêt à lâcher les symboles, même si on aspire à aller plus loin que ce qu’ils ont de réducteur, arrêté à la surface de nos silhouettes. Comment verser nos vécus dans des symboles dans une démarche plus entière ? Comment nos mythes peuvent-il déployer de la grandiosité ?

L’exploit du Next World Tarot

Je puise des pistes de réponse dans la joie que m’inspirent certaines représentations dans un tarot. Quand j’ai découvert la Reine de bâtons du Next World Tarot, grandiosement queer, affirmant son espace, occupant sa scène, j’ai bien failli pleurer. Elle illumine. Il y a de la célébration. Il y a du dynamisme. Il y a du charisme. La drag queen grosse qu’elle était déjà dans mon esprit prend vie. Dans le contexte de représentations diverses, comme avec le Next World Tarot, nous ne sommes plus assigné-e-s à des rôles limités. Voilà donc que la tristesse des personnes grosses devient légitime, sans caricature. Ainsi, il n’est ainsi pas question d’un-e nième gros-se mal dans sa peau sur le 5 de coupes. Le mal-être n’est pas une fatalité. Mais il existe. On a droit à un éventail de représentations. Les tropes habituels sont évités. Les gros-ses vivent sous les pinceaux de Cristy C. Road.

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Elle crée une réelle alternative dans le tarot. Sur les 78 lames du Next World Tarot, aucune n’utilise des tropes. Aucune n’enfonce des stéréotypes. Aucune d’entre elle ne renvoie à un élément corporel afin de désigner un trait de la personnalité du personnage (ou de l’énergie de la carte) ou, pire, dans le but d’y réduire et d’y restreindre un personnage. Pour exercer ce regard sur les personnages gros d’un tarot, il est nécessaire qu’ils soient présents sur plus de quelques rares cartes. C’est là que le bât blesse dans la communauté tarot. Si la moitié de la population est non-mince et un cinquième est grobèse, il n’y a pas de raison qu’on soit cantonné-e-s à deux ou trois cartes.

Quand grosseur et classe sociale s’entremêlent

A première vue, le 4 de pièces (deniers ou pentacles) du Sakki-Sakki Tarot m’a plu. Une personne grosse sur une carte qui évoque les restrictions, le contrôle et l’avarice ? Ça nous change des clichés sur le manque de contrôle des gros-ses. Mais, à y regarder de plus près, ça ne nous épargne pas les clichés grossophobes. La jupe du personnage est en effet composée de lignes, comme des couches, des épaisseurs. Ce procédé rappelle la conception psychanalytique de la grosseur comme mécanisme de défense. Les gros-ses enfileraient des épaisseurs de graisse comme autant d’armures. Yels se bâtiraient une forteresse les mettant à l’abri des autres. Visuellement, la carte conforte cette approche, illustrant d’ailleurs un des aspects de cette lame dans l’approche Waite-Smith. Une autre facette du 4 de pentacles est son appétit et son excès dans son obstination à accumuler toujours plus d’une façon très égoïste. Cette carte dénote une obsession pour la possession qui rend incapable de partager. Elle est incompatible avec l’ouverture aux autres. Finalement, on est bien là dans un raccourci facile : appétit et gourmandise vaines sont associées à la grosseur, tout comme le repli sur soi. Le pont est lancé vers le cadre d’analyse moral et géopolitique souvent appliqué à la grosseur : les gros-ses représenteraient les puissant-e-s, le Nord global, surconsommant les ressources de la planète au détriment d’un Sud affamé.

Dans le même tarot, le 6 de Pentacles a également piqué ma curiosité. On associe cette carte à l’échange, à la générosité, voire, dans une approche traditionnelle, à la charité des riches envers les pauvres. Pour cette carte, le Sakki-Sakki se montre fidèle à l’iconographie de Pamela Colman-Smith pour le Waite-Smith, assez logique dans le contexte de la création de ce dernier. Eh oui, incroyable mais vrai, sous couvert de pseudo-universalisme, le tarot est le reflet d’époques, de contextes et de rapports de pouvoir (qu’il renforce !). Ainsi donc, à  la fin du 19e siècle, les clichés et caricatures de gauche représentent souvent les bourgeois comme des gros. Pamela Colman-Smith a donc illustré le 6 de pentacles avec un gros riche charitable face à des mendiants plus menus. Comme son œuvre pionnière n’a cessé d’influencer les artistes de tarot depuis plus d’un siècle, l’héritage de cette iconographie se propage encore.

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Dans le champ des représentations de la grosseur en interaction avec la classe sociale, les stéréotypes en vigueur de nos jours sont complexes, voire contradictoires. Il est clair que les riches et puissant-e-s consacrent beaucoup d’argent et de temps à leur apparence, et, surtout ( !)à se distinguer physiquement des pauvres et des gros-ses. Cela ne concerne pas que les blanc-he-s occidentaux-ales. Anachroniques, les caricatures (gauchistes notamment) des gros-ses bourgeois-e-s sont pourtant encore de mise. Les livres sur les symboles continuent d’associer la grosseur à la prospérité et, par conséquent, à l’argent, à la richesse et au statut social. Nombreux sont encore les dessins satiriques en circulation sur les réseaux sociaux représentant un gros blanc s’empiffrant censé représenter la surconsommation du Nord écrasant une personne noire famélique censée représentée les famines. Ils se moquent des gros-ses du Nord global qui incarneraient la malbouffe – mais pas des entreprises, pas des gouvernements – tout en véhiculant une image de « l’Afrique » on ne peut plus simpliste, comme si la perspective décoloniale ne pouvait intégrer la corpulence.

Parallèlement, c’est devenu un lieu commun : on considère que les personnes pauvres sont plus grosses « que la moyenne » (enfin, que les classes moyennes et très aisées) en raison des entraves qu’elles rencontrent ou de leur incapacité à se nourrir « sainement ». On insiste alors sur une supposée inaptitude des personnes précarisées à prendre soin d’elles ou à sortir de leur condition, perpétuation de discours qui participent à l’oppression des classes populaires depuis des siècles. Se mêlent essentialisme, haine des pauvres et des gros-ses et vision simpliste qui masque, encore une fois, la norme, c’est-à-dire les riches minces. La compréhension de la classe sociale et de la grosseur est infiniment plus complexe. On peut relever notamment que la grosseur creuse la pauvreté et l’isolement puisque elle diminue les possibilités d’emploi et de promotion. Et ce, non pas en raison d’une paresse intrinsèque aux gros-ses et aux pauvres, mais à cause des discriminations à l’embauche et tout au long de la carrière. Ce processus d’essentialisation de la grosseur et de la classe, teinté de pathologisation, s’appuie sur des « vérités » scientifiques comme, historiquement, le racisme, l’antisémitisme, l’eugénisme, le validisme. Ces procédés sont dangereux, l’histoire l’a prouvé! En outre, si l’inaccessibilité à la « bonne » bouffe (ah les valeurs morales et l’alimentation dans l’ère du « bien-être » !) est avérée et dévastatrice, est-il nécessaire que les gros-ses incarnent, se résument à, paient pour, soient puni-e-s pour les ravages du capitalisme ?

img_20190326_1040444340798737769244791.jpgOn le voit en tout cas, l’alimentation, la grosseur et la classe sont imbriquées dans une analyse morale, moralisatrice et (géo)politique. Les clichés nous en apprennent davantage sur les stéréotypes sur les personnes grosses que sur la complexité socio-économique et politique. Encore une fois, le constat est clair : la grosseur est un marqueur de classe, et inversement. L’universalité supposée du tarot est également battue en brèche quand on examine les usages de la grosseur. Les illustrations d’un tarot sont ancrées dans les représentations dominantes d’une époque et d’un endroit.

 

La place qu’occupe le corps

Carrures et postures nous informent sur le statut social d’un personnage dans les tarots traditionnels. Elles informent de l’espace que prend une personne. Les théories féministes en fat studies ont établi que le souci que posent les femmes grosses à nos sociétés, c’est bien qu’elles prennent de la place. Quel outrage au système qui nous apprend dès notre plus jeune âge à adopter des positions qui nous rendent plus petites, à s’excuser si on déborde un peu et, finalement, à réduire notre corps, autant que possible!

Quand il ne s’agit pas de grosseur, les personnages plus larges que les autres illustrent bien les symboles attribués à des types de corps. Les Rois (et un peu les Reines) ainsi que l’Hiérophante et l’Empereur imposent une certaine largeur. On doit avoir l’impression que la vie leur a enseigné comment prendre de la place. Leur stature et leur statut social doivent forcer le respect. Yels incarnent l’autorité et/ou la maîtrise, au moins sur eulles-mêmes. Dans leur cas, la largeur est synonyme d’espace, de prestige et de charisme. Leurs caractéristiques physiques complètent leur posture pour nous apprendre le sens de la carte.

A l’inverse, les Valets sont souvent minces ou petit-e-s, sans doute parce que ce sont des archétypes enfantins. Tant pis pour les nombreux-ses enfants gros-ses en mal de visibilité (pas épargné-e-s par les politiques de shaming public et la pression de leur entourage)! Dans le Waite-Smith et d’autres tarots, les illustrateurs/rices rendent palpable la force, la volonté et la détermination des Cavalièr-e-s grâce à une musculature importante. Notons cependant que prendre de l’espace corporel grâce aux muscles n’a pas la même connotation que celui pris par la graisse. Et ce, particulièrement quand le caractère athlétique est associé à la masculinité. Ici, c’est la dimension active que véhicule l’espace occupé. Ces interprétations font fi des personnes grosses très athlétiques et fortes. Encore une fois, cela restreint le champ des possibles des corps gros en conditionnant nos imaginaires.

Partant du constat de la quasi absence des gros-ses dans le tarot, on entrevoit les mécanismes de leur invisibilisation. Il faudrait aussi considérer pourquoi les personnes très grosses bénéficient rarement de représentations, y compris sur les plates-formes « body-positives » ou consacrées à la grosseur. Où seront-elles dans les alternatives qui doivent voir le jour ? Où seront aussi les intersections de la grosseur et de la race, la classe, l’âge, le handicap, les genres ? Le chantier est ouvert !

 

Illus: Next World Tarot, Mystical Cats Tarot, Slow Holler, Sakki-Sakki Tarot, Le Waite-Smith, Numinous Tarot

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