L’animisme: réenchanter le rapport au monde

Manifeste pour un animisme féministe

Nos sens savent. Nos sens comprennent. Nos communautés (se) soutiennent. Autour de nous, les vies fourmillent sous diverses formes. Plus encore : les plantes, les pierres, les ancêtres, les déités, tout cela s’exprime, accueille, rage, attire, rejette. On va à la rencontre de ce fourmillement. De la beauté comme de la monstruosité. On suit nos sens, en ce compris ceux qu’on n’a pas appris à utiliser. On croit nos frissonnements.

L’Invisible a été mis au ban de nos sociétés rationnalisées, capitalistes, vidées. On renoue. On le valorise. On (re)trace des cosmologies dont l’humain-e n’est pas au centre. On observe les schémas et on les respecte. Tout comme là-haut, aussi ici-bas. Tout comme en nous, aussi au dehors. Nos pratiques oraculaires consistent à mettre en lien. Les résonnances emplissent notre vision du monde.

Parce que l’humain-e n’est plus le pilier de cette cosmologie, on fait preuve d’humilité. On revoie à la baisse notre sentiment de puissance. On apprend à craindre, à servir, à estimer les sagesses non-humaines. On réévalue constamment nos positions dans les microcosmes, les macrocosmes, le cosmos et les espaces liminaux. L’animisme féministe ne clame pas la puissance exclusive des humain-e-s, des femmes, des queers, des marginalisé-e-s. Il porte un regard enchanté sur les interconnectivités. Sur la puissance du-dedans de ces liens infinis.

Dans ce monde vibrant, les approches du vivant, du non-vivant, des corps célestes, des déités, des entités sont multiples. Elles sont variables. Tout comme en nous, aussi au dehors. Tout comme là-haut, aussi ici-bas. Autrement dit, on ne tranche pas les mouvements entre les mondes. On ne les engonce pas dans des dualismes. On ne fixe pas. On suspend.

La hiérarchie n’a pas sa place dans l’animisme féministe. Dans la multiplicité se développent des relations variées, mais jamais hiérarchiques. Si le Divin, en tant que principe ou en tant qu’entités (les Déités), existe dans cet univers enchanté, l’organisation en religions ferait courir le risque de structures hiérarchiques. L’animisme féministe s’en détourne. Tout comme il repousse la préséance des savoirs universitaires. Tout autant que les schémas et les résonnances, il célèbre l’anarchie, le compost et, occasionnellement, le chaos. Jamais nous ne figeons. Nous divinons pour moins régner.

Chantier : questionnement des savoirs organisés, prédilection pour l’expérience, la mémoire et la transmission non-hiérarchique. Construction : des connaissances articulées par une éthique forte, en évolution, en interconnexion. Et le doute bien sûr ! Le style du manifeste exige l’affirmation. Mais le doute bien sûr !

Nous n’inventons rien. Loin du leurre de notre toute-puissance, nous démultiplions les savoirs. Nous favorisons les relations. Nous provoquons les rencontres s’il le faut. La transmission, la canalisation, les traditions, les grimoires, la méditation : nous établissons des ponts. La médiation.

Dans le tourbillon capitaliste, nous posons nos actes, nos réflexions et nos vénérations en conscience et en lenteur. Chacun de nos gestes compte. Chacun de nos gestes peut participer d’une résistance. Comme nous écoutons les souffles qui parcourent l’univers, nous privilégions le souffle slow. Notre lenteur fait friction contre la course capitaliste. Car l’animisme féministe, évidemment, c’est un engagement contre les oppressions, contre l’exploitation. Moins régner.

Animisme féministe. Résistance. Au service des fourmillements, des souffles, d’un divin multiple. Créations, réappropriations ou préservations de liens.

Surtout, l’animisme féministe existe dans la liminalité.

Aux croisements, nous nous rassemblons. Nous nous dispersons. Au croisement des mondes, nous rencontrons.

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Sorcières et féministes: irréconciliables?!?

Préambule

Quand j’ai commencé cet article il y a quelques mois, j’avais envie d’un texte trop parfaitement bien étayé : des tonnes de sources, des vérifications approfondies, etc. Comme toujours, les aléas de ma santé en décident autrement. L’article ci-dessous se révèle plus brut. Il est beaucoup plus court. Comme un chantier sur lequel je reviendrai, plutôt qu’un long essai super élaboré. Le temps de la réflexion permettant à l’agacement de décanter, le projet s’est redessiné. J’ai peu retravaillé mon argumentaire. Il est plus « rond » que l’idée que j’en avais à la base.

Le Daughters of the Moon Tarot, un tarot féministe rond pionnier publié en 1984, m’a inspirée des réflexions plus libres. Après avoir créé une vidéo de présentation dans laquelle j’articule certains arguments de ce texte, j’y suis revenue, j’en ai arrondi les angles, j’ai accepté qu’il ne serait pas ce que j’avais l’ambition de partager initialement. Il est cependant un complément à la vidéo.

Sorcières et féministes, le grand écart ?

J’ai constaté un usage généralement péjoratif de « la sorcière féministe ». On la considère comme un épouvantail. Dénigrée, elle ne serait

  • ni un-e sorcière aux yeux des un-e-s. En effet, sa posture serait exclusivement théorique/politique tandis que seules les pratiques feraient la sorcière.
  • ni un-e féministe aux yeux des autres. Soit parce qu’yel aurait succombé à un phénomène de mode soit parce que le féminisme se voudrait rationaliste, anti-religions, etc.

Cette incompréhension dérive des multiples significations tant de « sorcière » que de « féministe ». Des féministes ont beau clamer depuis des décennies qu’il n’y a pas un mais des féminismes, l’anti-féminisme est tel que des collisions cognitives semblent vouées à se produire dès que quelqu’un-e s’en réclame. L’histoire de chacun de ces termes est bien plus complexe que les émois qu’ils provoquent.

Comment en vient-on à prétendre que les féministes auraient volé ou souillé une sorcellerie prétendument intemporelle alors même qu’elles ont cherché à l’historiciser (d’un point de vue purement académique ou d’un point de vue pratique) ? Comment utilise-t-n des arguments anti-capitalistes pour nier toutes les pratiques de sorcellerie qui ont existé et qui existent encore ? Pourquoi certaines féministes sont-elles aussi réticentes à intégrer les liens, qu’elles ont passé des décennies à déconstruire, entre femmes et nature ? Une fois pelées les couches de construction sociale autour des « sorcières », des « femmes, du « genre », de la « féminité », faut-il tout jeter au compost ou peut-on goûter le zeste et reconstruire ou se réapproprier (reclaim) des éléments ?

Féminismes des années 70

Pour mieux comprendre pourquoi on agite à tort le spectre de « la sorcière féministe », il faut remonter aux années 60 et 70. Se déroulent alors parallèlement deux mouvements (dont je me garderai bien d’affirmer qu’ils n’étaient pas joints par de nombreux ponts).

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L’art des selfies

J’élabore des selfies. J’en ai rien à foutre de l’art. Tu me verras parce que tu ne peux m’échapper. Nous sommes fait.e.s de chair et de de reflets. Nous sommes les rayons qui percent l’arrogance des apparences. Nous sommes les éclairs qui viennent à bout des protections, des coffres bien scellés. La perception de nous se réfracte. Nous sommes les fractures. Nous sommes les rayons.
J’élabore des selfies.

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C’est quoi être une sorcière?

Ma réponse à « C’est quoi pour vous être sorcière ? », une des questions posées le 16 novembre lors de la rencontre « sorcières et militance » organisée par charliequeen.org à Le Vecteur.

Sorcière, c’est un mot puissant (au moins autant qu’il est frustrant et fuyant) parce qu’il est polysémique. En raison de ses multiples sens, qui se confirment aussi historiquement, il est impossible de donner une définition définitive et générale de la sorcière. Cette fluidité qui fait que le mot nous échappe parfois est aussi ce qui en fait l’intérêt.

Pour élaborer une définition toute personnelle, informée autant par ma spiritualité que par mon parcours féministe…

Si je dois choisir des termes précis pour définir mes convictions et ma pratique, je dirais que je suis païenne, sensible aux mondes invisibles, intéressée par les pratiques liminales, avec un penchant pour le polythéisme. Si je réalise des charmes et des rituels, ce n’est régulièrement.
Je tire les cartes d’une façon intuitive et divinatoire. Je ne lis pas particulièrement l’avenir, mais j’utilise ce support pour accéder, avec le consentement de quelqu’un, à des informations auxquelles je n’accéderais pas dans mon état « normal ». Pour ça, j’active « les clairs » et je travaille avec ce que j’appelle « les guides ». Je me suis formée et j’ai beaucoup pratiqué pour ça. Mais je n’ai pas été initiée à la sorcellerie ou à la cartomancie au sens traditionnel du terme qui semble encore à ce jour impératif pour certain-e-s. Je n’ai pas la discipline de certaines sorcières. Je fais mon petit bonhomme de chemin assez éclectique dans tout ça.
Je dois dire que le terme sorcière, d’un point de vue spirituel, ne m’est pas utile en soi par rapport à d’autres comme païenne.

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En fait, à la réflexion, sorcière, pour moi, c’est ce qui fait le lien entre tous ces éléments d’une part et de l’autre le féminisme ou la militance plus largement. Comme un chaînon manquant.

Tout d’abord, ça crée un lien entre ma pratique et d’autres pratiques:

– je travaille avec Hécate, la reine des sorcières, parmi ses nombreux titres.

– Je m’intéresse à l’héritage de la chasse aux sorcières, même si ce féminicide visait avant tout des femmes et des personnes au genre déviant de la norme, et pas des sorcières.

-Sorcière historique parce qu’en travaillant avec l’invisible, j’accède à des contenus, des informations qui me viennent de l’époque. Et sans doute parce que je suis historienne de formation et j’aime fouiller les histoires.

– Sorcière historique parce que les luttes féministes se sont emparées de « la sorcière » comme une figure de proue depuis les années 60. Le terme sorcière, c’est un héritage féministe vaste. C’est une volonté de continuité critique. C’est de la réflexivité dans les luttes. C’est comprendre d’où on vient. C’est partager des savoirs et des soins en résistance à l’hétérocispatriarcat, au capitalisme, au racisme et au colonialisme, etc.

– Finalement  je me retrouve avec un héritage un peu éparpillé, pas forcément cohérent et parfois épuisant. Il y a des liens, certes, mais ils sont un peu discontinus. Il y a du queer, des pointillés. Lire la suite « C’est quoi être une sorcière? »

Étalements de tarot engagés

tarotcharleroiPour le festival Sorcières et militance organisé à Charleroi par Charlie Queen, j’ai conçu et testé des tirages de tarot. Avec cet article, j’en livre des versions améliorées. L’idée, c’est que tu t’appropries et que tu adaptes ces étalements en fonction de ta situation. Je souhaite aussi qu’ils soient utiles et qu’ils véhiculent de l’entraide. Par conséquent, c’est génial si ça te dit de lire les cartes à des personnes qui en auraient besoin en suivant ces modèles.

Cet article est disponible en livret adapté pour l’impression (clique ici pour le consulter ou pour le télécharger)!

Les tirages proposés divergent, se ressemblent, se recoupent, se complètent afin de coller au mieux à ta situation. Ils couvrent les domaines de la créativité, de l’engagement, de la spiritualité, des collectifs. Et ce, séparément ou avec des ponts entre ces terrains.

Ce sont des tirages personnels pour t’aider à te comprendre et à te positionner, mais sans perdre de vue ta place dans le monde, dans tes communautés ni ta contribution à la justice sociale. Lire la suite « Étalements de tarot engagés »

« La » déesse, « la triple déesse », une critique féministe et queer

Pour expliquer ce qui me chiffonne avec tout ça: trois vidéos, mes notes de travail et une brève bibliographie.

Finalement, la trame qui a servi à l’élaboration de mes 3 vidéos n’est pas aussi fidèle à la structure des vidéos que je l’aurai voulu. Vous pouvez toutefois retrouver les grandes lignes dans ces notes de travail (avec les fautes et le fouillis qui va avec hein, c’est un brouillon, pas un article ^^).

  • Qu’est-ce que c’est ?

Des échos anciens, des déesses triples, des déesses vierges etc (même si ça n’a pas le même sens que le sens commun de nos jours),

La lune (tradition dianique), en particulier l’analogie avec ses phases

Des aspects d’une même déesse,« la » (grande) déesse, qui serait une sorte de principe, conçu dans beaucoup d’approches wiccannes et/ou psychanalytique en parallèle avec un autre « masculin », comme le dieu cornu.

Lecture de religions et philosophies non occidentales avec cette grille.

3 stades de la vie d’une femme ( ?), métaphore des cycles de vie et de mort tout comme la lune. Donc c’est une métaphore de la vie, pour chacun de nous et en général.

–> avant tout, c’est un schéma qui aide à comprendre le monde

  • Pourquoi j’ai promis d’en parler dans ma vidéo initiale sur Hécate?

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As de cailloux. La peau fine

img_20190927_154616_0597084096669633368790.jpgJe n’ai pas la peau dure pour encaisser les coups.
No thick skin.
J’ai la peau fine qui laisse passer le vent. Elle s’arrache. Elle se fend. Elle brûle. Elle cède.
Paper-thin skin that tears open or bruises.
On dit qu’elle est la défense, l’interface entre le soi et le monde.
Elle est mon moi, mon monde, le monde.
Par endroits, elle est si sensible qu’une caresse l’agresse. Elle aime les caresses, ma peau. Elle ne les filtre pas. Elle amplifie.
Elle ne se fie pas aux on-dit. Elle expérimente. Elle invente langages, sensations, saturations, ruptures, textures, volumes, volutes, utopies, ses pires et ses brumes, et ses brûlures.
On dit qu’elle abrite. On dit qu’elle est cabane. On la voit en écailles.
Elle clame qu’elle est vulnérable et qu’il n’est nul besoin de carapaces pour se défendre. Elle fend. Elle fond. Elle laisse s’échapper. Elle offre. Diaphane, elle est carte au trésors.
Elle bleuit de plaisir.
Cette peau, c’est mon corps, c’est moi, c’est l’as de cailloux.

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3 de vases. Communautés, solitude, transition (La Mort)

Ça fait quelques mois que je ressens la pleine lune comme un appel à la communauté, criant puissamment depuis les tréfonds de ma psyché.
Je collecte des indications sur ce que la communauté n’est pas (et surtout n’est plus) à mes yeux, ce qu’elle pourrait d’être, ce dont je crève d’envie, là où je crève de trouille.
C’est bizarre de traverser ce processus en solitaire. J’appelle d’abord les parties de moi éparpillées, qui n’ont pas voulu faire communauté. Je réponds à l’appel d’Hékate. Je tends vers une sorte de communauté cosmique.
Hier, pendant qu’on marchait dans les bois, j’ai parlé et parlé de communauté, en particulier de communauté imposée: grandir dans une petite communauté rurale qui rend claustrophobe, ne pas avoir le choix de ses ami.e.s, devoir rester quand rien ne nous connecte. J’ai expliqué la solitude intense, plus tard, dans un monde plus élargi, quand il m’était impossible d’interagir avec quiconque à part les figures qui peuplaient mon esprit, mon monde, ce que j’appelais ma folie.
Et puis, avant d’aller dormir hier soir, j’ai parcouru des mails d’il y a 8 ans. Je me suis souvenue ce que ça m’avait fait de savoir que je perdais tout, inexorablement, en termes de communauté et de repères, tout en ayant cette sensation forte, baignée dans la lumière de l’automne, arpentant les rues et les parcs, livres et carnets sous le bras, que je me libérais pour retrouver enfin ma vraie communauté (queer !). La carte de la Mort dans toute sa splendeur en somme ! Lire la suite « 3 de vases. Communautés, solitude, transition (La Mort) »

Pourquoi je m’exprime à travers la nudité en tant que grosse

avertissement: évidemment, cet article contient des images avec de la nudité

Je m’exprime à travers la nudité en tant que grosse parce que

🍃Ça me permet d’observer et d’aimer mon corps à travers mon propre regard (passion selfies !), sans forcément le sexualiser, sans chercher à tout prix la beauté. Mais avec douceur. J’ai déjà écrit beaucoup sur ce que les séances photos ont bousculé dans mon rapport à moi-même. On apprend très tôt à détester nos corps. Le désapprendre, c’est déjà résister (modestement) à cette haine et à ce système.

🍃Je veux que tu vois mon corps à travers mon regard. Pas les corps gros du JT, pas ceux des journaux, dont la tête n’entre pas dans le cadre, de préférence dans une artère commerciale ou avec un paquet de chips. Je veux que tu aies la possibilité de désapprendre aussi ce regard. J’espère qu’en voyant le corps gros autrement, dans un contexte où il n’est pas présenté comme ce qui te dégoûte et que tu dois fuir coûte que coûte, tu passes en revue certains de tes clichés. J’espère que tu t’habitues à penser différemment. J’espère que tu désapprends la grossophobie qu’on intègre tou.te.s. Lire la suite « Pourquoi je m’exprime à travers la nudité en tant que grosse »

Visionnaire de cailloux. You do you.

Un des éléments les plus frappant de Lae Visionnaire de cailloux du Slow Holler (traditionnellement la reine de pentacles), c’est sans doute ses jambes poilues équipées d’ultra hauts talons, des talons comme des maisons. Lae Visionnaire de cailloux nous parle de confort, mais pas n’importe lequel: le nôtre, celui dans lequel on se sent bien, même s’il apparaîtra bancal à d’autres, même s’il faut s’accommoder de contradictions pour se sentir bien dans notre corps.
Yel nous invite à porter les godasses qui nous font sentir assez monumental.e pour être en sécurité. Yel nous invite à réfléchir aux normes corporelles et de genre pour habiter notre corps et naviguer les injonctions d’une façon qui ne fait pas trop mal, dans un monde cishétérosexiste, validiste, misogyne, grossophobe. Yel propose de se poser, même brièvement, dans notre propre point d’équilibre et de veiller sur nous. Lire la suite « Visionnaire de cailloux. You do you. »