Grossir le tarot / Quand la pratique du tarot est queer

On poursuit les traductions de mes chroniques Fat Tarot! Après des tentatives de définitions du queer dans l’article précédent, continuons sur notre lancée de queerisation du tarot dans une perspective de libération de la grosseur. Pourquoi le tarot est-il loin d’être neutre? Quels seraient les enjeux d’un tarot queer? C’est parti!

Queer et tarot: points de rencontre

Démasquer l’obligation…

Ce qui relie le tarot et le queer relève de structures. Un système d’hétérosexualité obligatoire rejette les personnes qui ne sont pas hétérosexuelles et/ou cisgenres vers les marges, comme l’ont démontré Adrienne Rich, Monique Wittig et bien d’autres. Dans ce système hétéronormatif, l’hétérosexualité se fait passer pour naturelle et présuppose exclusivement deux genres figés, complémentaires et hiérarchisés. Dans ce système, nos expériences – pourtant nombreuses – divergeant de cette norme tendent être considérées comme invivables, ne valant pas la peine d’être vécues, repoussantes.

Les théories queers, qui étudient le fonctionnement du système et font émerger des résistances à celui-ci, doivent beaucoup aux théories et pratiques de l’intersectionnalité forgées par des féministes noires, comme le Combahee River Collective, et nommées ainsi par Kimberlé Crenshaw. L’intersectionnalité fait sens des articulations entre les systèmes de domination. Ils sont entremêlés. Beaucoup de personnes racisées subissent des oppressions structurelles multiples. Partant de là, un constat pour l’activisme : il serait illusoire de combattre uniquement et séparément le patriarcat, le racisme, le capitalisme, etc. La justice sociale doit prendre en compte la complexité de nos vies, l’imbrication des systèmes de pouvoir et les multiples visages des oppresseur-ses. Elle doit mettre au centre de ses luttes les personnes les plus touchées par ces systèmes. Le tarot peut difficilement s’en passer se passer de ces prises en compte.

Après le concept d’hétérosexualité obligatoire, des chercheurs-ses et activistes queers ont mis en lumière la validité obligatoire (compulsory able-bodiedness, Robert McRuer) et la minceur obligatoire (compulsory thinness dans le Queering Fat Embodiment de Cat Pausé, Jackie Wykes et Samantha Murray). Il n’y a donc rien d’évident non plus dans les corps valides ou minces. Leur prétendue évidence a besoin d’être forgée et consolidée  en permanence afin d’être perçue comme tellement indispensable. Cette impensable norme est, en elle-même, une injonction, une obligation. Ainsi donc, les corps valides et les corps minces ne sont pas plus naturels que les corps hétéros et cis. Ils dépendent de normes maintenues par diverses institutions et se manifestant dans la plupart des interactions sociales :  gouvernements, universités, entreprises pharmaceutiques et autres, médecins, applications de rencontre, lieu de travail, familles, etc. Les queers peuvent en prendre conscience et veiller à ne pas répercuter ces normes.

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Les queers œuvrent à des outils pour en venir à bout. Une vie qui ne se soumet pas aux normes blanches, cis, hétéros, valides, minces, masculines est une vie précaire. Elle est considérée comme monstrueuse, criminelle, anormale, exotique, déviante,… Elle est stigmatisée. Peut-être que les puissant-e-s et les normaux-ales s’obstinent à nous ostraciser et à nous violenter parce que nos existences représentent une menace pour leur statut. Peut-être que, malgré le mécanisme oppressif qui éloigne du centre, de ses privilèges et de ses bénéfices et ressources, la marginalité est synonyme de lucidité et porteuse d’une force de résistance.

… et ses manifestations dans le tarot

Tous ces concepts sont impératifs pour comprendre le tarot. Parce que le tarot EST blanc. Le tarot EST mince. Le tarot EST valide. Le tarot EST cis. Le tarot EST hétéro. Tout ce qui n’y correspond pas est représenté dans un jeu de tarot uniquement comme le symbole d’autre chose. Il n’aura jamais de valeur en soi, mais seulement par rapport à la norme et à la déviance vis-à-vis d’elle. Une personne vieille est associée à la sagesse tandis qu’un-e enfant représente l’innocence. Une femme grosse est associée à la fertilité ou à l’abondance. Un corps représenté comme visiblement trans (au regard des attentes cisgenres) renvoie à la fluidité ou au dépassement de toute forme de binarité ou de polarisation. Les handicaps doivent évoquer un obstacle et/ou la clé pour le surmonter : en fauteuil parce que coincé-e, aveugle parce que soit dans le déni soit capable de se fier à son troisième œil, etc. Les femmes noires sont censées représenter un caractère sauvage, les femmes arabes le désir ou la lasciveté, les personnes autochtones du Nord de l’Amérique une sagesse archaïque. Et on pourrait poursuivre cette liste d’exemples pendant cinq paragraphes.

Si ça vous paraît bien trop simpliste, passez en revue la plupart de vos jeux de tarot ou d’oracle, à commencer par les éditions mainstream. Eh oui, on a affaire à des schémas répétitifs ! Ces modèles se déclinent et perdurent. Les corps normés, quant à eux, font rarement office de métaphore. Ils se contentent d’être. Le personnage standard ou par défaut d’un tarot est (supposé être) blanc-he, mince, valide, cis, hétéro et genré-e selon les normes en application tacite dans nos sociétés. Il est sa toile blanche, ce qui n’est pas marqué. Le symbolisme vient s’inscrire en complément de sa prétendue « neutralité ». Il se réfère à sa position, son habillement ou ses attributs tandis que celui des corps « hors-normes » est directement associé à ce corps, nul besoin d’en rajouter. L’inscription, la métaphore, c’est le corps « hors-normes ». La couleur de peau, la corpulence, la maladie disent à eux seuls quelque chose. Les symboles sont confinés comme prisonniers de ces corps. Ils sont stigmatisants. On est à mille lieues d’une conception émancipatrice du tarot. Les personnes « hors-normes » se trouvent compressées dans un étau de représentations limitées. Limitantes. Nous sommes confinés dans ces stéréotypes. Si nous sommes des métaphores sur les cartes, comment peut-on s’identifier à nos représentations dans les tarots (quand elles existent) sans intérioriser le stigmate ?

Allez, ça ne doit tout de même pas être impossible d’intégrer du symbolisme – historiquement si précieux pour le tarot – sans assigner les symboles d’une manière normée et contraignante, pas vrai ? Suite à ces constats, queeriser le tarot commence par le choix et la création de cartes alternatives. Ça exige, par ailleurs, que la personne qui tire les cartes soit conscient-e de ces biais. Ça nécessite qu’yel s’attelle à les contourner dès qu’yel y est confronté-e. Tous ces points feront l’objet de développements dans les articles suivants.

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Le tarot comme pratique queer

Le tarot est queer

S’il est possible de queeriser le tarot, j’irais plus loin en affirmant que la pratique du tarot EST queer ou, en tout cas, que son potentiel queer ne devrait pas être négligé.

Le tarot n’adhère pas à des standards institutionnels. Il n’y a pas de leaders ni de gardien-ne-s qui en limitent l’accès. Il ne devrait pas y en avoir. Le tarot évite le piège des religions et des disciplines académiques. Il n’est pas figé dans la pierre. C’est un outil en constante évolution que les personnes opprimées peuvent s’approprier. Il est d’ailleurs affligeant de constater que sa légitimité augmente à mesure qu’il est normalisé par des personnes blanches, au détriment des personnes racisées.

Bon nombre de gourous du tarot le déclare universel tout en développant une approche hiérarchique, blanche, cis et hétéro et en pratiquant sans complexe l’appropriation culturelle. Dans une approche queer, son universalité est, à l’inverse, non limitée. Elle existe parce que le tarot peut contenir de la multiplicité. Toujours plus de multiplicité. Le tarot peut alors croître avec chaque nouvelle lecture, donnant de la visibilité aux marges et créant de nouvelles interprétations, davantage à même de saisir un large spectre d’expériences. Le tarot est fluide. Il se transforme. Nos ancêtres ont créé le tarot. On le crée. Le tarot est à nous. Il nous demande de l’utiliser comme il nous convient. Nos myriades d’interprétations, de jeux et d’approches nous porteront au plus proche de l’universalité qu’on a longtemps prétendu y voir sans lui donner corps.

Le tarot est relativement libre. On peut l’utiliser pour la divination. Ou pour du développement personnel. Ou au contraire pour résister aux conceptions néolibérales du développement personnel, autrement dit un miroir aux alouettes pour générer davantage d’exploitation, avec l’augmentation de la productivité en ligne de mire. Selon certain-e-s, le tarot prédit l’avenir. Pour certain-e-s, il permet d’explorer des vies passées. Il peut être perçu comme sacré. Il peut être associé à des rituels. Il peut être exclusivement récréatif. Il y a ceulles qui utilisent plein de concepts philosophiques dans leur pratique du tarot. Il y a ceulles qui s’attachent à un cadre mythologique. Il y a ceulles qui ne se fient qu’à leur intuition. Pour beaucoup de taromancien-ne-s, finalement, le tarot est une combinaison de tout ça.

Certain-e-s d’entre eulles ne tirent les cartes que pour eulles, afin de mieux comprendre une situation ou de gagner en autonomie par rapport à un-e thérapeute ou des ami-e-s. Certain-e-s ne tirent les cartes que pour d’autres. Certain-e-s n’accepteraient jamais d’argent pour lire les cartes, pas même du troc. Certain-e-s ne tirent les cartes qu’à condition d’être payé-e-s pour leur labeur. On l’aura compris : il n’y a pas LA « bonne » manière d’appréhender le tarot.

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Mon tarot queer

En tant que cartomancienne queer, je crois que le tarot, c’est de l’autonomie. C’est un outil qui procure de l’autonomie. C’est un outil qu’on peut utiliser avec beaucoup de liberté et de créativité. Il n’est absolument pas nécessaire de s’appuyer sur un ouvrage ou un diplôme. On peut le faire, c’est clair, mais c’est pas ça qui fait de nous des personnes qui lisent le tarot et ça ne doit pas être une condition pour le faire. Le tarot génère de la responsabilité les un-e-s pour les autres au sein de nos communautés. Il alimente des relations et des interactions basées sur la confiance, la confidentialité et la sécurité. Il crée et maintient de la place pour nos vulnérabilités. Il tisse des histoires qui n’ont nul besoin de se reposer sur les discours dominants. Aucun corpus ne peut se poser comme prérequis. On est libre de conter nos propres histoires. On est libres de les étendre bien au-delà de la trame narrative du capitalisme.

Le tarot queer est source d’empowerment, d’empuissancement, de capacité d’agir. Il ne va pas te désigner ce qui serait bon ou mauvais. Il ne va pas déterminer ce que ta route se doit d’être. Bien au contraire, il dégage plus de chemins. Il t’aide à étirer tes visions. Le tarot queer peut s’avérer une utopie tout autant qu’une aide pour planifier un projet, un événement militant ou une performance. Il t’aide à guérir, mais absolument pas de sorte que tu sois « réparé-e » pour mieux te plier aux exigences d’un système suprématiste blanc, hétérocispatriarcal, anti-gros-ses et anti-handi-e-s. Le tarot queer est un compagnon sur les chemins de la guérison. Il s’inscrit dans les luttes de nos ancêtres, passées et à venir. Il embrasse la justice sociale. Il est attentif aux processus et aux cycles. Il dégage une liberté essentielle pour vivre et penser sans linéarité. Bref, le tarot queer, c’est une narration complètement différente.

Le tarot décentre la guérison. Et le politique. Et puis, c’est un rappel constant que l’intimité est essentielle. Tout comme le personnel. C’est un rappel que tout ça, c’est politique. Créer des espaces et des récits qui ne sont pas engoncés dans les cadres hégémoniques, c’est politique. C’est un enjeu du tarot queer aussi. Le tarot est l’acte radical de refuser d’exercer du « pouvoir-sur » et la mise en place d’une alternative : le « pouvoir-du-dedans ». Le tarot et la queeritude, c’est apporter du changement dès maintenant.

Dans la suite de la série « Grossir le tarot« , nous nous attacherons à prendre en compte les corps gros. Nous chercherons à les extirper des visions dominantes et du régime de minceur obligatoire. En ce, tant en général que dans le contexte du tarot. Si le tarot est tellement mince et si la perte de poids apparaît comme le seul destin qui vaille pour la grosseur, pourquoi n’essaierions-nous pas de grossir le tarot après l’avoir queerisé ?

 

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