« La » déesse, « la triple déesse », une critique féministe et queer

Pour expliquer ce qui me chiffonne avec tout ça: trois vidéos, mes notes de travail et une brève bibliographie.

Finalement, la trame qui a servi à l’élaboration de mes 3 vidéos n’est pas aussi fidèle à la structure des vidéos que je l’aurai voulu. Vous pouvez toutefois retrouver les grandes lignes dans ces notes de travail (avec les fautes et le fouillis qui va avec hein, c’est un brouillon, pas un article ^^).

  • Qu’est-ce que c’est ?

Des échos anciens, des déesses triples, des déesses vierges etc (même si ça n’a pas le même sens que le sens commun de nos jours),

La lune (tradition dianique), en particulier l’analogie avec ses phases

Des aspects d’une même déesse,« la » (grande) déesse, qui serait une sorte de principe, conçu dans beaucoup d’approches wiccannes et/ou psychanalytique en parallèle avec un autre « masculin », comme le dieu cornu.

Lecture de religions et philosophies non occidentales avec cette grille.

3 stades de la vie d’une femme ( ?), métaphore des cycles de vie et de mort tout comme la lune. Donc c’est une métaphore de la vie, pour chacun de nous et en général.

–> avant tout, c’est un schéma qui aide à comprendre le monde

  • Pourquoi j’ai promis d’en parler dans ma vidéo initiale sur Hécate?

(point non développé dans la vidéo)

Parce qu’on la présente historiquement comme l’exemple même des aspects de la triple déesse. Alors que sa triplicité ne relève pas tellement des âges humains : Hécate Triodoi, associée aux trois routes, les hekataia, …

Quand elle était associée à la lune, c’était un peu différent d’une division par phases nettes comme le fait aujourd’hui. La triplicité d’Hécate est infiniment plus complexe que le schéma réducteur de la triple déesse en vogue depuis plus d’un siècle dans les sphères païennes et spirituelles.

Elle était une déesse considérée comme une déesse vierge dans l’Antiquité. En effet, elle n’appartenait à aucun homme et menait sa vie comme elle l’entendait (vierge (maiden) n’est pas forcément à comprendre comme en lien avec la sexualité, en particulier la sexualité hétéronormative comme on le fait désormais). Elle était aussi considérée comme nourrice (Kourotrophos un de ses épithètes important). Certaines des déesses ou humaines qui s’en réclamaient été appelées ses filles. Dans les textes les plus anciens, on comprend qu’elle est une figure d’engendrement et de protection des différents mondes, parfois parallèlement à Zeus, ce qui permet d’assurer la transition entre ses origines de titans et les divinités olympiennes.

Par rapport au cycle lunaire… On lui laissait aussi des Offrandes ou des soupers au dernier ou au premier jour du mois. Comme expliqué dans « Chemins d’Hécate », ce jour est fluctuant au cours de l’antiquité. Il est difficile de le faire coïncider avec une phase de la lune comme on le voit actuellement. Il y avait un flou entre mois « calendrier » et lunaire. La lune est encore sombre dans le ciel lors de ce qui est techniquement (astronomiquement) la nouvelle lune. L’apparition du premier croissant varie aussi en fonction des conditions climatiques. Le flou dans le culte d’Hécate autour de la lune sombre et de la nouvelle lune existait et il subsiste encore. Elle n’était d’ailleurs pas la seule divinité associée à cette période. Mais on s’est appuyé sur ces pratiques cultuelles « quand la lune n’est pas visible dans le ciel » pour associer Hécate à l’aspect vielle femme de la triple déesse et non plus la vierge (tout en mettant aussi une emphase sur son aspect chtonien, sombre, qui devient prédominant et plus un aspect parmi d’autres). Dans ce modèle, on associe souvent Artémis au croissant de la nouvelle lune (notons que les croissants portés par ces déesses faisait probablement référence à la lune dans sa totalité plutôt qu’à une de ses phases) ou bien on associe Perséphone (encore une déesse qui rentre difficilement dans ce moule) sous sa forme de la jeune fille, koré, avant qu’elle devienne la reine des Enfers.

Pour les aspects historiques relatif à la religion et aux pratiques dans la Grèce Antique, je recommande vivement l’ouvrage scientifique « Chemins d’Hécate: Portes, routes, carrefours et autres figures de l’entre-deux » de Athanassia Zografou que je n’ai commencé a lire qu’après ma vidéo sur les livres consacrés à Hécate.

  • L’intérêt d’une structure, d’un schéma pour se confronter à quelque chose d’aussi vaste. Et ses limites, évidemment, car elle réduit.

  • Une invention récente

(comme la wicca dont mon intention n’est pas de faire le procès comme on le fait déjà bien assez, mais plutôt de comprendre comment cette pensée influence nos pratiques, en particulier des éléments qu’on nous présente comme très anciens)

– L’obsession sur les « âges de la vie », en particulier les « âges de l’homme » (homme gagne-pain) et les « âges de la femme » (faible, cantonnée à la sphère privée et à la reproduction) et le modèle de la famille bourgeoise

Genre, colonisation, capitalisme. La prétendue pureté des femmes blanches dont l’existence (et la sexualité) s’axerait sur la reproduction (par opposition aux femmes racisées qu’on exploite et qu’on violente à travers l’entreprise coloniale).

Une vision des femmes qui participe à des oppressions aux intersections du genre et de la sexualité, de la race et de la classe.

– ça ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de déesses triples, mais souvent on les a reconstituées

En particulier pour que ça matche avec les phases de la lune. Le plus marrant, c’est quand même des déesses solaires ou rien à voir dont on a décrété qu’elles étaient lunaires au cours du siècle dernier. Dans cette complémentarité supposée entre déesse lunaire et dieu solaire, on retrouve le même binarisme de genre que dans des théories vaseuses genre les hommes viennent de mars et les femmes de vénus. Des idées foncièrement essentialistes.

  • Qu’est-ce que l’essentialisme ?

  • Les années 70, le retour de la déesse, la psychanalyse. Un angle d’approche.

Critiquer n’empêche pas de trouver un apport. Par exemple, l’approche jungienne, vulgarisée dans des ouvrages intéressants (malgré leur essentialisme) comme femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estes. Ça permet de travailler les imaginaires, les représentations, les figures récurrentes de la spiritualité à travers des concepts comme l’inconscient collectif et les archétypes. Il n’empêche que les approches privilégiées sont souvent individuelles. Si elles abordent le collectif, c’est en occultant souvent les rapports de pouvoir structurels. Tout est censé se résoudre au niveau individuel, les archétypes fonctionnent avant tout comme des parties de nous. Ces féminismes, décrits par certaines féministes radicales, comme un féminisme de la puissance tendent à insister sur l’émancipation individuelle, les capacités d’agir, de faire bouger les lignes, au niveau personnel, en omettant les aspects matériels, les différences que les systèmes oppressifs créent entre les femmes. Mais néanmoins, cette étape personnelle de reprise de pouvoir et de conscientisation n’est-elle pas essentielle ? Le retour en grâce de la déesse dans les années 70 a permis d’établir des liens, d’analyser le système à l’aune des prises de conscience et des expériences individuelles autrement invisibilisées. Pour moi, ce levier est indispensable. L’héritage que les féminismes de la déesse nous ont laissés influence et éclaire encore mon parcours perso et celui des spiritualités féministes et queer.

D’ailleurs, le mouvement de la déesse a représenté un enjeu féministe qui s’est appliquée tant à l’organisation (politique, communautaire, d’actions directes) qu’à la spiritualité, sans frontières entre les deux.

La ou les déesses. Pour la plupart des tenant-e-s de la triple déesse, toutes les déesses sont des aspects d’une même déesse. Parfois conçue façon wiccane avec le dieu cornu et parfois sans. C’est une approche qui amène souvent à ne pas croire aux divinités ainsi schématisées voire à mépriser les polythéismes (et autres croyances). Et si, finalement, tout ça n’était que du blabla ? ça permettrait aux gens de se connecter au « féminin » en eux, mieux se connaître etc. La distinction entre les déesses (dont on croit à l’existence, avec lesquelles on interagit) et la déesse (qui existe en nous et en tout, mais parce que nous, humain-e-s, on la fait vivre) est très genrée. Il y a un côté très intellectualisant (et anthropomorphique). Très : c’est plus sensé d’utiliser la triple déesse et ses aspects comme un principe théorique. Par opposition aux croyances et aux pratiques.

Cet aspect genré du paganisme et des pratiques magiques, on le voit aussi dans les mages, les distinctions entre des types de magie dont certains seraient plus nobles (magie verte vs alchimie,…), la psychomagie ou les approches psychologiques des cartes par opposition à la divination pure, en particulier la voyance, les prédictions, etc.

– Prétendre célébrer « le féminin » et « la déesse », comme une forme de réappropriation dans un monde patriarcal où le genre fait justement que tout ce qui est associé au féminin est dévalorisé, c’est intéressant mais ça doit se faire dans une optique d’aller plus loin, de débusquer le caractère construit et non naturel de ces associations. Il faudrait dénoncer la hiérarchie des genres et la construction des rôles de genre plutôt que de les renforcer à cause des limites du système. Sinon, on accepte que certaines choses sont immuables. Ce faisant, on accepte l’oppression.

Tout cet arsenal sur la complémentarité du/des genre(s) est extrêmement hétéronormé. Ce discours crée, renforce, appuie le système. Difficile, dès lors, de transformer les choses en s’accrochant à ce qui les maintient (« on ne détruit pas la maison du maître avec les outils du maître).

Et pourtant, on vit bel et bien dans ce monde. Ces outils sont à notre disposition. Comment les manipuler en tenant compte de notre responsabilité de participer au changement ?

La construction sociale est la clé, d’après moi, pour manier avec précaution (ou rébellion) les idées de déesse, de féminin ou de féminité.

Si on pense que c’est un outil acceptable, il nous revient aussi de le comprendre. Et le manier exige de la vigilance, de la réécriture et de la remise en question.

– Le « retour » de la déesse ? Elle aurait disparu avec des religions et une organisation sociale patriarcales au fil des siècles et des millénaires, privées de son statut, de son pouvoir, dépeinte comme malfaisante et diabolique. Le mythe d’un matriarcat préexistant au patriarcat pendant la préhistoire. ça n’a nullement été vérifié et certainement pas quelque chose de généralisé. Ce qui est intéressant là-dedans c’est quand même que beaucoup de mythes ont été passé à la moulinette du patriarcat et qu’il est intéressant d’aller à la rencontre de quelque chose des divinités qui va au-delà (sans forcément se mettre en quête d’une pureté de croyances qui ne peut que nous échapper). Même si je ne suis pas d’accord avec ces analyses, elles apportent à ma pratique. Dans les écrits de Monique Wittig au cours des années 60 à 80, elle réinvente un matriarcat assez dystopique, jouant avec les mythes et les luttes féministes et lesbiennes. C’est ainsi qu’elle aide à se figurer un monde non patriarcal. Les luttes et théories féministes matérialistes et la fiction se rejoignent dans son œuvre pour inventer un monde (« Fais un effort pour te souvenir. Ou, à défaut, invente. » Monique Wittig, Les Guérillères, 1969)

– L’écoféminisme opère un bouleversement. Là où la vision dominante, c’est femme=nature=émotivité=famille et sphère privée=intuition parce que incapable d’être rationnelle=hystérique, soit des associations qui avaient particulièrement la vie dure depuis le 19e s, l’écoféminisme vient dire: oui et alors ? Les éco-féminismes proclament : vous exploitez et détruisez la nature tout comme les femmes, on va vous prouvez que ça ne peut pas fonctionner comme ça. On réhabilite. On revendique. Ils remettent de la puissance dans ces associations. Ils font une force de ce qu’on nous assigne, sans pour autant oublier l’assignation, la construction. Une étape indispensable. Une conscientisation de l’oppression aussi. Une prise en compte des points de vue minoritaires.

Il peut aussi remettre en question l’anthropomorphisme. Il s’articule à une ramification de pensées féministes. Je trouve Donna Haraway très difficile à lire et à écouter mais qu’est-ce que j’aime son « Je prefère être cyborg que déesse » dans le Manifeste Cyborg.

On a reproché un essentialisme à l’écoféminisme, mais, comme Emilie Hache le souligne dans la préface de « Reclaim, recueil de textes écoféministes », c’est sans doute plus compliqué.

On peut penser à des parallèles avec les appropriations de féminités fem queer.

  • Pourquoi c’est dommage d’avoir besoin de ce modèle ?

-vision limitée du corps et de la vie des meufs (exclusions).
partir du principe d’un grand « nous les femmes » nie les différences (qui existent malheureusement à cause du racisme, du classisme, de l’hétéronorme, du cis-stème, de la grossophobie, de l’handiphobie, de l’âgisme, etc) entre les femmes.
ça réétablit les catégories existantes. ça réduit au biologique.

Et ce, même quand c’est utilisé de façon métaphorique, car les imaginaires ne sont pas détachés du matériel, de nos conditions de vie (si la propagande et la pub fonctionnent, ya bien une raison hein)
En considérant exclusivement le sexisme (ou la puissance féminine ou j’sais pas quoi), on opte pour un axe d’analyse exclusif. On se prive alors souvent de considérer le racisme (y compris par l’appropriation culturelle), le cissexisme, l’handiphobie, la grossophobie (là, je devrais écrire 50 articles sur les grosses représentées comme des déesses de la fécondité).

– on appauvrit notre relation avec les ou la déesse (même si d’un côté, ça vient faciliter/ nourrir ces contenus grâce à la schématisation opérée),

– ça calque la vie des divinités sur la nôtre, on les rend à notre image (je suis pas païenne pour ça et puis je préfère être cyborg) (c’est peut-être historique dans beaucoup de traditions, mais c’est pas pour ça que c’est pas à questionner)

  • Quelle est l’utilité d’un tel concept si vraiment on ne peut pas s’en passer?

Un modèle, un schéma, c’est utile, ça nous aide à appréhender toute la complexité du divin, on se trouve moins dépourvu-e-s

On peut donc s’en inspirer pour proposer d’autres schématisation résolument féministes, intersectionnelles, décoloniales, non hétéronormatives, non âgistes etc comme le suggère
Jailbreaking the goddess de Lasara Firefox Allen. Elle dépasse la triple déesse en proposant une schématisation de la déesse à 5 aspects.

Communiquer avec la déesse ou les déesses pour déblayer tout ça et retravailler un modèle

Ne pas faire rentrer tout le monde dedans et célébrer les divinités marginales. renoncer à un grand principe fondateur féminin et un autre masculin et essayer de composer différemment. Plus de catégories d’âges. Les articuler autour de qualités plutôt que de tranches d’âges ou de cycles de la lune.

Bibliographie

Spécifiques aux sujets traités:

« Penser un féminisme décolonial, une urgence. Une critique de la laïcité et du féminisme dominant » Un article court d’une penseuse formidable, Ouardia Derriche.

Le travail de Silvia Federici

La collection Sorcières aux éditions Cambourakis: Starhawk, Reclaim, Ehrenreich, etc.

Donna Haraway (si vous aimez le très très universitaire). > En anglais, quelques chose de cool dans la continuité: Witchbody de Sabrina Scott.

Maria Puig de la Bellacasa: Politiques féministes et construction des savoirs: « penser nous devons »!

Sympa sur la triple déesse: Sabbat Magazine

https://feminismandreligion.com/

Julia Serano 

Pourquoi je ne cite PAS Mona Chollet :

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Finalement, plutôt que des suggestions très lacunaires, je vous renvoie vers des bibliographies plus détaillées sur les études de genre (haha, la flemme, toujours) :

http://observatoire-sidasexualites.be/seminaire-theories-du-genre-et-des-sexualites-2011-2012-une-genealogie-feministe-des-rapports-de-domination/

http://observatoire-sidasexualites.be/seminaire-theories-du-genre-et-des-sexualites-2012-2013-feminisme-et-rapports-sociaux-de-domination/

https://www.crhidi.be/2013/10/04/nouveau-s%C3%A9minaire-de-th%C3%A9ories-postcoloniales/

 

3 réflexions sur « « La » déesse, « la triple déesse », une critique féministe et queer »

  1. A reblogué ceci sur Valiel sur la Voie des Dieuxet a ajouté:
    Quand je n’ai pas le temps de déconstruire moi-même des concepts du néo-paganisme, je suis profondément heureuse quand d’autres ont une démarche similaire ! Cathou s’est lancé dans le sujet délicat et sensible de « la triple déesse ». Une grosse série de 3 vidéos, avec plein de choses dedans. Accroche-toi pour suivre c’est très spontané, donc un peu chaotique, mais c’est très intéressant et ça vaut la peine. Ce qui me touche tout particulièrement c’est que, comme moi, Cathou a à coeur que ses contenus soient accessibles au plus grand nombre, et donc pour celles et ceux qui n’aiment pas les vidéos, cet article comprend une synthèse de son intervention.

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