2443 mots, de l’insouciance, de l’insolence, de l’errance. Et pourtant!

Ça fait des mois que la question est sur tous les claviers : pourquoi ne revient-on pas aux blogs ? On a grand besoin d’un slow internet. La plupart des initiatives tiennent à des individu-e-s.

Je sais pourquoi instagram a profité à mon quotidien de malade chronique. J’aime l’immédiateté de l’écriture. J’aime l’énergie du premier jet. J’aime partager des instants de vie, pris sur le vif, car ce sont eux qui m’inspirent. La praticabilité a rencontré la nécessité avec le Syndrome d’Ehlers-Danlos. Le téléphone exige moins du corps que l’ordinateur. L’instantanéité rencontre un stock de cuillères chutant drastiquement et aléatoirement en cours de journée. D’un format qui me plaisait, le réseau social est devenu le seul qui me convenait.

Ça m’a pris des mois pour parvenir à me déconnecter définitivement de facebook en 2019. La réactivité érigée en maîtresse n’était plus compatible avec mon handicap. Le stress qu’elle génère accroit considérablement mes symptômes. Ça m’a pris du temps parce que c’est comme ça que j’ai pu désapprendre l’addiction. Avec le recul, j’ai mieux analysé l’effet de ce média, au-delà des considérations pratiques et politiques. J’ai compris que la réactivité me rongeait. J’ai compris pourquoi. J’ai compris qu’elle avait une utilité militante limitée dans mon cas. Le sevrage de facebook a fonctionné. Je n’envisage pas d’y retourner. Mais y penser ne me donne plus des sueurs froides.

Le sevrage n’a pas tout à fait fonctionné. Mon addiction à l’un glissant vers l’autre, instagram occupait le temps que je ne consacrais plus à facebook. Encore une fois, j’avais les grilles d’analyse pour appréhender les dangers des réseaux sociaux. Encore une fois, le relatif bien-être qu’il me procurait l’emportait cependant sur la réflexion. J’avais déjoué les pièges de twitter et de facebook, en particulier leurs logiques de polémique et de confrontation. Comme beaucoup, je me tournais illusoirement vers insta comme un havre de paix. On y mettait les différends de côté pour s’intéresser davantage à nos points communs. Pour moi, il ne s’agissait pas d’embrasser le règne de la positivité néolibérale, mais plutôt communiquer dans un relatif apaisement.

Est-ce que ça a changé quand l’usage des stories s’est généralisé ? A quel changement d’algorithme, la compétition nous a-t-elle fait suffoquer ? Quand la pression s’est-elle normalisée assez pour qu’on se sente isolé-e dans le mal-être dont insta se nourrit (publie pour aller mieux, achète pour compenser, scrolle hagard-e jusqu’à trouver un soupçon de sens), pour qu’on se blâme sans plus voir les ficelles ? Tout le monde ne fait pas un effort conscient pour l’engagement avec son audience, l’esthétique en vogue, la limitation du nombre de mots. Mais bon nombre d’usagèr-e-s ressent ce vide à cause du shadow-ban ou bien parce qu’on a osé publier un format qui nous plaît vraiment, ce qui ne génère ni vues ni likes.

Alors, comme avec facebook, j’ai fait des pauses. Souvent j’ai annoncé des pauses que je n’ai pas tenues. J’ai constaté que ne plus poster revenait à ne plus attendre les réactions. Ce qui, ensuite, permettait de revenir progressivement sur la plate-forme sans qu’elle soit oppressante. Mais j’ai toujours quelque chose à dire. Les jours passent, je m’affiche de plus en plus. La spirale de l’attention se remet en place.

Sur instagram, on rencontre des gens avec qui on n’aurait pas discuté autrement. Ça fait du bien quand un burn-out militant ou professionnel se referme sur nous. Facebook devient alors une nébuleuse faite de toutes les vies qu’on a muées, de toutes les personnes dont on s’est éloigné-e. Celles qui nous ont trahi-e et celles qu’on a trahies. Instagram, c’était une bulle d’air frais.

Pendant ce temps, je tâtonnais au niveau de la création de contenu ailleurs. Je m’attelais à des séries thématiques sur mon blog dès que ma santé m’accordait un répit. Toujours de courte durée, mes répits se soldent par des séries en suspens. Pourquoi pas, tant que tous ces fils tissent malgré tout une tapisserie? Les vidéos me redonnent occasionnellement mon éclat d’antan. Sinon, elles montrent comme il est difficile de créer avec constance quand on est malade. J’adore les vidéos. Dès que j’ai un peu d’énergie, je m’y mets. Il y a des gens qui croient que je suis une fausse malade parce que j’ai l’air en forme dans mes vidéos. Moi, j’aimerais que cette forme soit plus fiable que quelques trêves mensuelles. Mes vidéos sont peu vues. Je m’en fiche. J’ai l’impression d’être moins contrainte que sur instagram. Je suis heureuse de toute personne qui apprécie ces partages plus « authentiques ». Qu’est-ce que l’authenticité ? Pourquoi considère-t-on généralement l’authenticité en ligne au prisme du genre (de la misogynie et de la transphobie quoi…) et des autres rapports de pouvoir ?

Ça fait des mois que nos claviers s’activent : on a envie de formats longs, on a envie de rigueur, on a envie d’échanger sur base de critères plus profonds. Nos esprits saturent : on n’en peut plus de cette pression, comment a-t-on pu oublier à ce point les valeurs de l’échange ? Pour les gens de ma génération, nous qui étions des jeunes adultes écrivant sur des blogs dans les années 2000, la nostalgie guette. Faut dire qu’il y avait l’anonymat, l’absence de contraintes, moins de harcèlement parce qu’on formait des grappes de blogs aux préoccupations similaires et on ne perdait pas notre temps maudire les autres. Faut dire qu’il y a eu des cœurs brisés, mais aussi des amitiés qui durent depuis 15 ans. Il y a des connaissances avec qui ont échangé des colis à l’époque, puis dont on a suivi le parcours de loin pour finir par se retrouver dans les mêmes sphères « spirituelles » avec le temps (pour le coup, être voisine d’anniversaire et avoir le même ascendant, ça doit aider non ?).

La semaine passée, j’avais super envie d’écrire un article sur la polarisation sur instagram. Pas tellement pour aborder les questions de call-out et de cancel culture, mais définitivement la concurrence, les clans, les critiques. Puisque j’ai la critique et la réaction faciles, j’avais envie de partager mon auto-analyse ainsi que des considérations plus larges. Mais (blame it on Mars transiting in Taurus), je n’ai pas réussi à conserver ma perspective. Je me suis énervée. J’étais frustrée. Du coup, je partageais plus. Jusqu’à ce que ça affecte mon sommeil (racing thoughts). J’en ai eu ma claque de ne voir que du contenu sponsorisé, déguisé ou non. Les dernières modifications des algorithmes cet automne ont fait leur œuvre. Dès lors que je ne scrolle plus indéfiniment comme auparavant, mon feed et les quelques stories que je regarde sont remplies des mêmes promotions. Tout ce qu’instagram met en avant a une dimension marketing. J’étais en colère.

Je réfléchis sans cesse : quand je parle d’un jeu de tarot ou d’un livre qui me plaît, j’incite souvent à la consommation, avec l’aide d’instagram. Pas besoin d’être une influenceuse pour influencer. J’estime que la pub que je fais pour des tarots et oracles indépendants ou auto-publiés relève d’un soutien aux artistes. Quand on m’informe qu’on a acheté quelque chose à cause de moi, je me réjouis de favoriser des alternatives au capitalisme autant que je m’inquiète de participer activement à ses mécanismes. Bien sûr, j’essaie de ne pas parler exclusivement des bouquins dont tout le monde parle. J’utilise mon background en études de genre, le vestige d’une autre vie, pour inviter à aborder le tarot et la spiritualité depuis d’autres références. Et, bien sûr, on a tou-te-s envie de « ne pas faire comme tout le monde » alors qu’on est, comme tout le monde, en train de patauger dans les marécages de l’entreprise facebook. Je réfléchis, mais ma pratique ne s’aligne pas. Je réfléchis, mais je juge, je suis exaspérée, je balance mes piques pas très dissimulées. Réseaux sociaux ou non, les mauvais vieux schémas ont la peau dure. Tandis que je mue mes mille peaux, mes centaines de vies, les cellules mortes s’agglutinent par endroit.

Quand t’as du mal à garder ton calme, tes articles approfondis sur la polarisation d’instagram s’engluent dans le vécu. C’est sans doute mieux comme ça. Ça évite de se croire au-dessus de la mêlée. Le constat de l’emprise des raisons sociaux sur nos fonctionnements, par contre, a un goût amer. D’un côté, il y a ce que je voudrais apprendre. Je veux apprendre à ne pas réagir au quart de tour quand quelque chose m’agace (en ligne tout comme ailleurs). J’essaie d’appliquer la règle des 24 heures que j’ai découverte chez Lindsay Mack : quand tu as envie de réagir ou de confronter quelqu’un-e, laisse passer une journée avant de d’agir. Au bout de 24h, l’urgence -et même l’intérêt – de la réaction se sont habituellement dissipés. Au bout d’une semaine, il m’arrive d’avoir des pistes pour aborder ces sujets de manière constructive et pas à travers le clash. Je veux apprendre à créer des alternatives plutôt de dénoncer ce qui ne me convient pas. La dénonciation n’est pas un outil vicié en soi. En revanche, elle est toxique pour moi. Sur les réseaux sociaux où tout tourne finalement autour de ça, elle fonctionne comme une impasse. Aucune issue ! Je veux apprendre à ne pas systématiquement pointer du doigt ce qui m’irrite. Je veux apprendre à cultiver des espaces qui ne ressemblent pas à ce qui m’irrite. Par exemple, j’ai déjà beaucoup écrit sur les représentations dans le tarot qui sont si blanches, si hétérocissexistes, si minces, si valides, si âgistes, si classistes. Il y aura beaucoup plus à en dire. Et surtout, beaucoup plus de critiques minoritaires à relayer ! Tout en poursuivant ces réflexions sur le long terme (et non en pétant un câble dès que la pub d’un énième jeu soutenant des normes excluantes résonne dans tous les recoins de l’internet dit witchy), je veux apprendre à concentrer mes partages sur des tarots, des autrices-eurs, des créatrices-eurs qui changent la donne. Je veux que mes propres créations soient suffisamment parlantes. Ainsi, je ne ressentirai plus le besoin irrépressible de chipoter avec ce qui m’exaspère. En fin de compte, d’un point de vue purement stratégique, un bad buzz, c’est déjà un buzz, ça vaut de l’or sur les réseaux sociaux. Autant tourner le dos à ces logiques.

A côté de ce que je voudrais apprendre à faire, il y a la dépendance aux réseaux sociaux. Il y a les difficultés inhérentes aux autres formats avec une maladie chronique. Il y a la crainte que les alternatives développées ailleurs restent confidentielles. Et les réseaux se sont bien incrustés dans nos modes de fonctionnement : ce qui est confidentiel ne vaut d’être posé sur l’écran. A côté d’un souci de constructivité et même (ô ce mot tellement dévoyé) de bienveillance, il y a cette colère. Cette colère dont on voudrait nous convaincre qu’elle est toxique. Ah, c’est sûr, la colère n’est pas conforme à l’idéologie néolibérale et aux autres systèmes en place ! Ah, bien sûr, le patriarcat préfère qu’on accepte les violences qu’on nous inflige plutôt que de le menacer de notre rage ! Cette colère est un moteur, comme les groupes opprimés le clament depuis longtemps. La colère peut être récupérée, elle peut vendre. Elle s’immisce dans les débats publics. Elle traverse les comparaisons qu’on cache aux yeux du monde. Cette colère nous scotche aux écrans. Elle nous pousse à répondre. Elle nous motive à partager. Instagram se frotte les mains : nos données sont bien partagées, notre consommation de pubs a bien augmenté, la première chose qu’on fera au réveil sera d’allumer l’application. Qu’est-ce qu’on fait de la colère quand elle est commercialisée, comme toutes nos émotions ? Choisis ton émoticône, je saurai qui tu es, je saurai que te vendre. Où va-t-on ?

Pourquoi ne revient-on pas au blog ? Près de 2000 mots pour ne pas répondre à ma question initiale. Ou peut-être que si. J’avais envie de répondre à l’invitation contemplative de La Lune Mauve : oser poster des longs articles. J’ai eu envie de le faire à ma manière : un long flot de conscience avec une structure qui n’est pas une structure qui n’est pas un labyrinthe. J’ai ressenti le besoin de laisser glisser mes doigts sur le clavier, sans chercher à les contrôler. Et cette envie irrépressible d’un premier jet dont je me contenterai de corriger quelques fautes d’orthographe. Quand je repasserai par ici, je lèverai les yeux au ciel : mais cette phrase ne veut rien dire, et celle-ci contient 3 fautes, qu’ont dû penser mes lectrices-eurs ?

En janvier, le manque de vitamine D se fait sentir. L’écriture me fait défaut. Le processus d’écriture s’accroche aux parois de l’entonnoir de ma concentration. Je me relis, je me sens conne, je partage quand même, je ne peux pas faire mieux. On m’a souvent reproché de me débrouiller très mal avec les styles d’écriture. Les longueurs, l’incapacité de me conformer aux exigences des rapports ou des recherches, un côté lyrique pour masquer l’absence de maîtrise. En janvier, les reproches passés m’accompagnent comme des fantômes, tous les ans, avec ou sans dépression saisonnière.

L’écriture me fait défaut. L’acte de l’écriture se dissocie de moi, comme un nuage que j’essaie de modeler en vain : il n’y a que de la vapeur. Cette nuit, je n’ai pas pu dormi parce que j’avais mal aux épaules, aux bras, aux mains. J’ai pris peur quand ma main s’est coincée. Une pensée a occupé la place du sommeil : demain sera encore un autre jour où je serai incapable d’écrire.

Un long flot de conscience qui est un labyrinthe, qui est une structure, qui est un processus d’écriture. Ce matin, après une nuit difficile, j’ai parcouru le Guardian. J’ai lu avec une attention rare l’article d’Alison Bechdel sur la correspondance entre Virginia Woolf et Vita Sackville-West. J’ai pensé que l’attention était le secret : pour blogguer, pour lire, pour créer, il me faut abandonner les réseaux sociaux. Je me suis demandé si ça valait uniquement parce que la maladie chronique affecte ma concentration. J’ai envoyé l’article à Rose parce qu’on adore Alison Bechdel. Et puis, parce que dans les mois qui ont suivis notre rencontre, elle m’écrivait des lettres enflammées en commençant par des expressions puisées dans leur correspondance telles que : ma divine créature. Le recueil de leurs lettres m’attendait sur l’étagère, la date sur l’étiquette faisant foi, 2010. J’ai lu quelques pages. J’ai songé à ces années, entre les actes, à la charnière de la folie et de l’extraversion. Pendant des années, je lisais Woolf et j’écrivais, j’écrivais et je me comparais et je me trouvais nulle. J’ai lu quelques pages et je me suis mise à écrire. 2438 mots plus tard, voilà.

4 réflexions sur « 2443 mots, de l’insouciance, de l’insolence, de l’errance. Et pourtant! »

  1. Tellement de choses dans ce post !

    « Je veux apprendre à créer des alternatives plutôt de dénoncer ce qui ne me convient pas. […] Je veux apprendre à cultiver des espaces qui ne ressemblent pas à ce qui m’irrite.  »
    Totalement en accord avec mes réflexions du moment. Être / faire différemment. Incarner.

    Aimé par 1 personne

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